Réflexions en vol

S'il n'y avait qu'une vertu, ce serait de cultiver la vérité et la justice, et de vivre sans haine au milieu des menteurs et des hommes injustes. Marcus Aurelius, ca. C.E. 170

Métadate: 2.284-3$:$20$:$000 kD, nouvelle époque (Lundi 1er octobre 2057) En route entre Los Angeles, Californie, et Washington D.C.

Le majestueux Eurojet 930 sortit de la vitesse supersonique à quelque quatre cents kilomètres à l'Ouest de Washington D.C., et amorça sa descente dans un ciel presque noir vers l'horizon courbé et l'aéroport de Dulles. Cathy se tenait la tête. L'anxiété qui l'avait saisie depuis son départ de Californie s'amplifiait alors qu'elle relisait le trop léger dossier qui se trouvait dans son datapad.

Mis à part une étude de la composition chimique du cube cristallin et quelques spéculations sur la structure des fils supraconducteurs de l'espèce de toile -probablement une interface neuronale- qui s'y connectait, le dossier ne comportait que les noms des trois suspects qui avaient été trouvés en possession de ces objets. L'un d'entre eux était déjà mort. Cathy trouvait bien peu de choses pour occuper ses pensées. Plus elle y réfléchissait, plus elle se disait que ces hypothèses étaient creuses.

Le premier suspect, Eugène Jacobson, un étudiant en sciences humaines à l'université de Berkeley, avait été mis en garde-à-vue neuf jours plus tôt, et s'était montré d'une résistance surprenante. Les interrogateurs estimaient qu'il leur faudrait bien trois à six jours supplémentaires pour le casser complètement. Le pentothal de sodium s'était avéré particulièrement inefficace. Le détenu subissait déjà des épisodes psychotiques, professant des histoires de mondes merveilleux, d'immortalité et de pouvoirs divins, entrecoupés de furieuses colères contre les institutions fédérales et internationales. Mis à part révéler les penchants libertaires et anarchistes du suspect, ce qui n'était pas surprenant étant données ses activités politiques subversives, les interrogatoires n'avaient rien révélé d'intéressant. Ils n'avaient produit aucune information sur cet étrange objet qui avait été trouvé dans sa maison.

Un discret son de cloche se fit entendre, et un petit voyant demanda aux voyageurs d'attacher leurs ceintures pour les dix mille mètres de descente à venir. Le ciel s'était considérablement éclairci, et l'horizon était à nouveau presque plat. Cathy attacha sa ceinture, et continua sa lecture.

Le second détenu était un sociologue, dénommé Manuel Rodrigez. Il avait été capturé par le FBI tout juste trois jours plus tôt. C'était un dissident connu qui avait été arrêté plusieurs fois auparavant. Il s'était fait remarquer par ses convictions gauchistes et ses écrits demandant l'abolition de la propriété intellectuelle. Il avait été condamné une première fois quand les autorités avaient trouvé un livre underground écrit dans son style distinctif et publié sans autorisation. À l'arrivée du FBI, il avait tenté de détruire l'objet avec son incinérateur domestique. Interrogé sur son comportement par les autorités locales, il avait donné des réponses évasives et s'était montré peu coopératif.

Rodrigez était un suspect bien plus prometteur que Jacobson: les interrogateurs estimaient qu'il craquerait en une journée.

Le troisième suspect, un professeur à l'université d'Illinois, avait été soupçonné de sympathiser avec des utilisateurs de Freenet, et de disséminer des informations séditieuses auprès de certains de ses élèves. C'était un laborantin qui avait alerté les autorités de ses activités suspectes. Malheureusement, une espèce de clown l'avait abattu alors qu'il tentait de s'échapper. Cathy était absolument furieuse contre l'idiot qui avait fait ça. Ce suspect était probablement bien plus haut placé dans l'organisation criminelle que les deux autres détenus. Il aurait probablement pu révéler bien plus d'informations sur ce qu'ils faisaient exactement. Si seulement cet espèce de plouc, ce flic mal dressé à la gâchette facile ne lui avait pas mis une balle dans le dos.

Trois noms. Un activiste étudiant, un sociologue dissident, un professeur en astrophysique. Trois personnes sans relation apparente, ne partageant que leur haine pour la propriété intellectuelle. Le directeur avait raison de traiter le problème comme une enquête sur Freenet: ces gens-là collaient presque parfaitement au profil du révolutionnaire numérique. Pourtant, elle avait des doutes sur leurs hypothèses concernant l'étrange objet. Un mystérieux ordinateur cristallin et une interface illégale se connectant directement au système nerveux, ça augurait de bien plus qu'un simple réseau Freenet, ou même qu'un lecteur multimédia amélioré. Il manquait une pièce centrale dans le puzzle, quelque chose qui donnerait un éclairage nouveau à cette enquête.

Cathy replia son datapad et le rangea dans sa poche. L'avion toucha terre avec un léger soubresaut, et glissa le long de la piste d'atterrissage. Si elle fut surprise par la vitesse à laquelle il fut stationné devant l'embarcadère, ou par la limousine qui l'attendait, elle se garda de le montrer. Saisissant son sac à main, elle s'avança vers l'avant de l'avion, en fronçant pensivement les sourcils, et ignora royalement le pilote qui lui tenait la porte.

Thomas Tempé 2008-11-30