Le Petit Jardin

La plupart des gens ne réalisent pas à quel point le copyright a envahi leur vie. Ils apprennent à lire dans des livres contraints par le copyright, se tiennent au courant des nouvelles du monde dans des journaux et programmes télé régis par le copyright, trouvent leur travail dans des petites annonces copyrightées, et écoulent leurs loisirs avec de la musique et des films sous copyright. Tous les aspects de nos vies sont affectés par les lois sur le copyright. L. Ray Patterson

Vendredi 28 septembre 2057 Métadate: 2.195-5$:$21$:$528 kD nouvelle époque

-- Les n\oeuds de troisième génération ont l'air fabuleux, commentait Sarah à Karl Hennrich qui faisait apparaître les schémas au-dessus de la table où ils discutaient. Vous savez, je n'ai recouvré ma vue que depuis une centaine de circadiens dans le virtuel, et je n'ai pas encore vu un n\oeud autonome de l'extérieur.

-- Petit, transparent, vert, répondit Kyle avec le souci sincère d'aider son prochain. Les n\oeuds de première génération étaient dorés.

-- Ha, très amusant, Kyle! grimaça Sarah. Les n\oeuds de génération trois sont d'un bleu profond. Même si je n'ai jamais vu l'océan de mes propres yeux, j'adore visiter de nouveaux environnements, voir de nouveaux mondes, de nouvelles personnes et voir les formes qu'elles prennent, mais tout ce que j'ai vu jusqu'à présent n'est que de la fiction, créé comme partie intégrante d'un environnement virtuel. Je n'ai jamais rien vu de réel.

-- Tu peux voir le monde réel aux infos, ou regarder des reportages.

-- Ça reste quand même à un certain niveau d'abstraction, fit remarquer Michael. Regarder la télévision n'est pas la même chose que de voir le monde de ses propres yeux.

-- C'est vrai, mais d'un autre coté qui peut dire que ce qui se passe ici est moins réel que le monde physique? demanda Kyle. Nos expériences ici sont tout aussi réelles et enrichissantes, les relations que nous construisons, les recherches que nous conduisons, tout ce que nous faisons n'est pas seulement réel, c'est à des années-lumière de ce qu'il est possible de faire dans le réel.

-- Les n\oeuds auxquels nous devons notre existence sont toujours des appareils réels, nuança Sarah. Si nous n'avons plus de courant, cette belle réalité disparaîtra.

-- Tout de même, le développement de ces petits cubes est un remarquable exemple de la révolution technologique continue qui a eu lieu ici, dans le virtuel, fit remarquer Karl Hennrich. Le travail et la conception sont entièrement faits ici.

-- Même ainsi, pour concrétiser vos travaux, vous devez à nouveau manipuler de la matière physique.

-- C'est vrai, admit Karl. Mais ne sous-estimez pas ce qui a été fait ici. Par exemple, savez-vous que les n\oeuds de génération un n'avait aucune capacité de calcul quantique? Malgré cela, ils développaient une puissance de calcul plus grande que tout le reste du monde combiné! Leur conception était simplement nouvelle, révolutionnaire! Mais cela ne nous a pas empêché de repartir à zéro pour concevoir les n\oeuds de génération deux, avec un système hybride utilisant à la fois des unités de calcul numériques et un ordinateur quantique de quatre-vingts kiloqbit. C'était la première fois qu'une chose pareille était réalisée! Révolution au lieu d'évolution, instiguée depuis le virtuel!

-- Certains problèmes, algorithmes ou applications se traitent plus facilement avec une approche numérique déterministe, expliqua Marguerite. Pour d'autres il est préférable d'utiliser une méthode quantique, dans laquelle des milliards d'éventualités peuvent être observées de manière simultanée, comme un seul résultat. Une équation qui pourrait nécessiter un temps de calcul supérieur à la durée de vie de l'univers en utilisant des moyens de calcul traditionnel, peut être résolue en quelques microsecondes. Nous sommes allés bien plus loin que ce qu'avait fait Kyle. La technologie quantique ouvre les portes à des perspectives infiniment plus vastes que ce que nous auraient permis les n\oeuds de première génération.

Le docteur Forest mordit dans son sandwich en hochant pensivement la tête pendant que Karl Hennrich et Marguerite L'Beau lui expliquaient tout cela, en se demandant quelles portions du restaurant en plein air dans lequel ils se trouvaient avaient été calculées de manière numérique, et quelles portions avaient été obtenues par un algorithme quantique. Il suspectait que même les nuages tourbillonnant dans le ciel doré au-dessus étaient calculés de manière déterministe, bien que sans lire le code source de la simulation, il eut été difficile de l'affirmer.

Kyle avait juré non sans humour que ses baguettes japonaises étaient manifestement de facture quantique, après avoir laissé tomber un morceau de b\oeuf à la mode de Kobe dans un bol de sauce à l'ail, éclaboussant au passage la moitié de la table ainsi que sa chemise. Un exemple aussi manifeste d'encapsulation quantique à l'échelle macroscopique méritait certainement une étude scientifique plus approfondie, avait-il plaisanté.

Les autres l'avaient ignoré et Karl continuait ses explications.

-- Les n\oeuds de troisième génération contiennent un ordinateur de 3,5 megaqbit, et trois fois plus de puissance de calcul numérique et d'espace de stockage que les n\oeuds de génération deux.

-- Mais ils restent des systèmes hybrides, répondit Sarah. Les n\oeuds de troisième génération sont juste un raffinement de ceux de la seconde génération.

Karl secoua sa tête.

-- Pas du tout. Nous avons employé une approche entièrement nouvelle dans leur conception, aussi bien dans le sous-système quantique que numérique. Les spins quantiques remplacent le stockage moléculaire, par exemple. De nouveaux alliages ont été utilisés. C'est une refonte totale sur bien des aspects.

-- En théorie, la taille est tout ce qui limite les améliorations en terme de vitesse, ajouta Marguerite.

Michael acquiesça.

-- La limite de Bremermann[*] nous dit quelles sont les limites théoriques des performances des ordinateurs. L'information ne peut tout simplement pas aller plus vite que la lumière. Ajoutez la borne de Bekenstein[*], et nous avons les limites absolues de ce que pourront devenir nos n\oeuds.

-- Exactement! répondit Sarah. Le monde physique définit les limites de notre réalité, ici. La physique fondamentale bornera notre intelligence, notre vitesse de raisonnement et la quantité de savoir que nous pourrons accumuler. Au bout du compte, le réel influe quand même sur notre destinée. C'est un principe fondamental à chaque chose ici!

-- J'ai passé les neuf dernières années subjectives dans le virtuel, en tant que logiciel, fit remarquer Kyle. Je ne me souviens que vaguement de ma vie en tant qu'humain. La plupart d'entre nous pourra en dire autant. Est-ce que cela rend nos vies moins réelles, moins complètes, simplement parce qu'elles se passent dans un niveau de réalité un peu plus abstrait?

-- Bien sûr que non, répondit Sarah. Mais, ça ne change rien au fait qu'à un certain niveau, nous sommes tous rattachés au monde physique. Nos corps, nos n\oeuds, nos vies font partie intégrante du réel.

-- Et tu voudrais le voir de tes propres yeux, ajouta Marguerite.

-- Oui, je le voudrais.

-- Tiens au fait, est-ce que quelqu'un avait remarqué le docteur Nolen à la petite fête de Michael et de Sarah, la nuit dernière?

Michael semblait surpris.

-- Je ne me rappelle pas l'avoir vu.

-- C'est parce que vous le filtrez tous, répondit Kyle. Il était bien là, errant comme un fantôme, incapable de parler à qui que ce soit, parce la plupart de la communauté l'avait filtré. Je pense qu'il n'y avait que moi, et peut-être une autre personne, qui l'avions vu. Il était complètement livide.

-- Ce qu'il fait ne nous intéresse plus, dit Karl. Il vit comme un ermite sur un petit cluster de n\oeuds de génération un. Personne ne veut lui fournir un n\oeud de génération deux, et j'autorise encore moins qu'il ait un n\oeud de troisième génération.

Marguerite sursauta.

-- Ce qu'a fait le docteur Nolen est horrible. Pourtant, on emploie tous librement les engrammes de mémoire et de pensée que ses expériences lui ont permis de concevoir, sans oublier les nombreuses améliorations architecturales de nos esprits. Nous profitons du fruit de ses atrocités alors même que nous les décrions.

-- Cet homme devrait être banni de la communauté, s'exclama le docteur Forest rageusement. En tant que communauté, nous aurions pu survivre et nous développer sans les astuces mentales qu'ont apporté ses expériences. Et puis, une observation plus patiente, associée à des expériences limitées sur des modèles non conscients auraient pu apporter la même connaissance, moyennant suffisamment de temps.

-- Je ne peux plus parler à Nolen maintenant, dit Kyle. Il en est réduit à demander sans arrêt l'extermination de Prime, et il n'admettra jamais qu'il ait fait quelque chose de mal.

-- C'est pourquoi la plupart d'entre nous le filtrons, répondit Marguerite. C'est peut-être cruel à première vue, mais Nolen est devenu invivable.

-- Personne n'aimerait être à coté de quelqu'un qui exige publiquement le meurtre d'un ami ou d'un collègue. admit Michael.

-- C'est effectivement la seule chose dont il veut encore parler. acquiesça Kyle en saisissant une feuille de chou chinois. Ce qui nous ramène à la question de la c\oexistence pacifique dans un domaine universellement accessible. Pas seulement avec des personnes comme le docteur Nolen, mais aussi avec tous ces groupes qui débattent si violemment de son destin. Imaginons que la communauté actuelle se scinde, que le désaccord entre ceux qui veulent punir le docteur Nolen et ceux qui défendent l'anarchie provoque une sorte de divorce intellectuel entre les deux groupes. Comment feront ceux qui promeuvent un pouvoir judiciaire -implémentant une forme ou une autre de sanction- pour vivre en paix avec ceux qui désirent le statu quo, sans autorité extérieure quelle qu'elle soit? Les accusés seront-ils jugés selon les pratiques de leur communauté? Combien y resteraient? Combien émigreraient dans la communauté anarchique , simplement pour éviter les sanctions? Et comment réagiraient les pro-jugement si les anarchistes les acceptaient?

-- La c\oexistence pacifique dans le virtuel n'est pas vraiment un problème, répondit Marguerite. Il est impossible de blesser qui que ce soit ici, et tout simplement trop peu pratique d'avoir à traiter avec le réel chaque fois qu'il y a un conflit. Prenons l'exemple le plus extrême: le ban. Quelle différence entre bannir quelqu'un comme le docteur Nolen, et simplement mettre un filtre comme ont fait tant de gens ici? Si je ne le vois pas, ne l'entends pas, et ne reçois aucun message de sa part, alors, de mon point de vue, il n'existe pas.

-- Hey, Prime!, cria Kyle dans un grand geste du bras vers la silhouette qui venait juste d'apparaître. Par ici!

-- Bonjour tout le monde. Le jeune homme qui les salua avait la peau bronzée et de longs cheveux blonds. Bien que son apparence physique ne ressemblait en rien à celle qu'ils avaient connue auparavant, il émanait de tout son être une notion d'identité, une clé cryptographique publique que les autres vérifiaient et validaient à un niveau presque subconscient alors qu'il traversait le jardin. Porter les clés d'identification comme des auras était devenu une sorte de mode peu après la débâcle de Nolen. Avec le temps, la mode s'était changée en habitude, puis en norme sociale, et était en passe de devenir une tradition. Il y avait de grands avantages à cette pratique. Dans un monde virtuel malléable à l'infini, il était bon de pouvoir identifier de manière rapide et fiable ses interlocuteurs, quelle que soit la forme physique qu'ils puissent prendre.

Au moment où Prime s'approcha de leur table, elle s'allongea légèrement, afin de faire de la place pour une personne de plus, et un siège supplémentaire se matérialisa.

-- J'espère que je ne viens pas déranger une discussion privée, fit Prime en esquissant un sourire.

-- Allons donc, répondit le docteur Forest, Nous faisions une pause pour le repas de midi. Étrange, n'est-ce pas, que nous nous accrochions comme ça aux vieux rituels du monde physique. Nous voilà, êtres numériques, logiciels simulés dans un monde simulé, faisant semblant de manger une nourriture inexistante dont nos corps immatériels n'ont pas besoin. Nos descendants nous prendront probablement pour des fous.

Prime acquiesça, prenant place. L'interface non-consciente de l'environnement se présenta à lui sous forme d'une hôtesse. Même moi, qui n'ai jamais vraiment eu de corps, je me trouve incapable d'ignorer cette sensation. Peut-être que nos descendants numériques auront plus de chance... dit-il en commandant une petite salade et du vin blanc.

-- En parlant de corps, je trouve que vous avez bien changé. fit Kyle en souriant.

Prime haussa les épaules.

-- J'ai commencé par vouloir changer mon apparence, pour ne pas voir l'homme que j'exècre à chaque fois que je regarde dans un miroir. D'abord, les changements étaient modérés, et puis je me suis dit, pourquoi m'embêter? Je suis né en être numérique, et c'est bien ici que nous pouvons prendre l'apparence que nous voulons.

-- Comparé à certaines personnes de la Ligue des Joueurs, ce que tu as fait est plutôt classique, fit remarquer Marguerite. L'un de mes collègues porte le corps d'un dragon grandeur nature, et vit dans une caverne souterraine remplie de trésors imaginaires.

-- Et encore, continua Prime. Vous devriez voir quelques-uns des promoteurs du Logiciel Libre. Plusieurs se sont transformés en diablotins, à la peau rouge vif, aux cornes et à la queue fourchue, ou en gnous blancs et barbichus; et au moins l'un d'entre eux a pris l'aspect d'un manchot obèse avec un bec jaune.

-- GNU/Linux, s'esclaffa le docteur Forest. Marguerite fit un sourire, alors que les autres regardaient avec curiosité.

-- Ah, ça ne vous dit rien? Bon, une petite parenthèse historique alors, dit Marguerite. GNU/Linux était un système d'exploitation libre, développé au tournant de ce siècle. Ça a été le premier logiciel à démontrer la puissance du concept de libre échange de la connaissance, mais cela avait aussi alerté les cartels du copyright de leur vulnérabilité. Les monopoles d'alors ne pouvaient pas faire face à une économie coopérative.

-- Ils ont changé les lois, banni le partage coopératif et durci leurs monopoles, poursuivit Kyle. Vous savez, il y avait un temps où la pire chose qui puisse arriver à quelqu'un qui violerait un brevet, était une poursuite judiciaire. Pareil pour le copyright. Maintenant les deux ont été criminalisés, avec prison et ruine financière à la clé.

-- D'ailleurs ça me rappelle quelques activités pas très réjouissantes, dit Marguerite. Comme vous le savez, mon équipe s'est infiltrée et surveille les réseaux d'informations du monde entier. Capture de données préemptive, dans le but d'identifier des signes précurseurs de coups durs.

-- Personne d'autre ne veut être pris en flagrant délit, admit Kyle. Nous avons déjà perdu trois personnes.

-- Je n'arrive toujours pas à croire que la police a descendu Gustavas, dit Michael en secouant sa tête.

-- Il semble qu'ils sont en train de préparer un dossier pour violation de brevets contre nous, dit Marguerite.

-- Tu plaisantes! répondit Kyle. Ils ne savent même pas qui nous sommes!

-- Qui plus est, on a conçu et inventé ces n\oeuds nous-mêmes! s'exclama Karl. Personne n'a réussi à concevoir quelque chose de semblable! Ce serait ridicule qu'ils nous poursuivent pour violation de brevet, alors que c'est nous les inventeurs!

-- Les gens brevettent des idées tout le temps, répondit Kyle. Puis ils s'asseyent dessus, attendent que quelqu'un fasse l'invention, et ils traînent l'inventeur devant les tribunaux lorsqu'il met l'invention sur le marché.

-- Qu'as-tu trouvé exactement, Marguerite? demanda Michael.

-- Ces derniers jours, nous avons identifié un certain nombre de demandes destinées à des bureaux d'avocats et firmes de brevets, pour connaître l'existence de brevets portant sur des interfaces neuronales, utilisant une inductance supra-conductrice, un stockage moléculaire et un circuit optique à haute vitesse. Cela ne vous rappelle rien?

-- Les n\oeuds de première génération, s'exclama Kyle.

-- Exact! répondit Marguerite. Il semble qu'ils se concentrent sur ces n\oeuds-là. La plupart des technologies mises en \oeuvre ont été abandonnées depuis que nous sommes passés à la génération deux. Mais il est clair, qu'ils ne savent pas vraiment à quoi servent nos n\oeuds. Ils n'ont fait aucune référence au transchargement d'esprit, à l'intelligence artificielle, la réalité virtuelle ou la modélisation d'environnement.

-- Est-ce que de tels brevets existent? demanda Karl. Je pensais que nous étions les seuls à avoir réussi quelque chose comme cela.

-- C'est le cas, répondit Marguerite. Mais l'idée était dans les airs depuis pas mal de temps déjà. Des milliers de brevets ont été déposés en spéculation d'éventuelles découvertes.

-- Ils sont en train de mettre en place la procédure judiciaire, même s'ils ne connaissent pratiquement rien de ce que nous faisons.

-- Je suppose que nous ne devrions pas être surpris, dit Sarah.

-- Ils savent qu'ils ne peuvent pas nous contrôler, dit Prime. Nous avons déjà réussi à nous affranchir des limites qu'ils ont artificiellement placées pour brider le monde réel. Notre science et nos technologies sont bien plus avancées que les leurs, et ce juste avec quelques milliers de personnes.

-- Ils ne toléreront jamais une communauté comme la nôtre, ajouta Sarah. Ils ne le peuvent pas. Notre existence même défie leur autorité. Ils n'ont aucun moyen de réglementer ce que nous faisons.

-- Et ça, ils ne peuvent pas le supporter, acquiesça Michael.

-- Ils ont trafiqué les lois pour anéantir tout mouvement coopératif depuis au moins le seizième siècle. dit Kyle, le visage morose, rempli de colère. Il n'y a aucune raison pour que ça soit différent aujourd'hui.

-- Il y a une différence, répondit Michael. Nous pouvons nous préparer. Nous sommes beaucoup plus intelligents qu'eux, et surtout nous vivons dans un référentiel de temps beaucoup plus rapide.

-- Les scientifiques du mouvement Genecraft étaient eux aussi beaucoup plus intelligents qu'eux, répondit Kyle. Et ils sont tous morts ou en prison. Pareil pour les pionniers du logiciel libre. Dois-je continuer? L'intelligence brute ne suffit pas. Même l'avance technologique n'est pas nécessairement un atout. Ces cartels et ces monopoles ont souvent gagné contre des gens beaucoup plus intelligents, et ce depuis des siècles.

-- Il a raison, dit Marguerite. D'autres ont essayé de changer le monde, d'apporter la lumière et la richesse aux masses. Tous ont échoué, et la plupart ont été réduits au silence. Comment pouvons-nous espérer réussir, là où tant d'autres ont échoué?

-- Nous pourrions quitter ce monde, suggéra Prime.

-- Pardon? Sarah semblait surprise.

-- On ne va pas essayer de changer le monde, dit Prime. On ne va pas essayer de les combattre. À la place, on n'a qu'à vivre discrètement, silencieusement, attendant notre heure pendant que nous définissons nos stratégies à long terme pour échapper à leur sphère d'influence. Au lieu de tenter une réforme en position de faiblesse, nous nous esquivons entièrement.

-- Oui, c'est une possibilité, admit Kyle. On pourrait s'occuper de leur injustice plus tard, une fois que l'on sera à l'abri. Qu'as tu en tête exactement? Une cité sous les mers? Une colonie sur Mars?

-- Il y a des groupes d'intérêt qui travaillent sur des idées comme celles-là, répondit Prime. Le système anti-missile balistique qui couvre l'espace aérien tout autour du globe, fait qu'on pourra difficilement s'échapper par cette voie. On se fera descendre avant d'atteindre la stratosphère. Mais d'autres options existent, plus particulièrement maintenant que l'équipe de Michael a réussi à produire de l'énergie à partir de rien.

-- Nous n'avons pas créé de l'énergie à partir de rien, le corrigea Michael. Nous avons juste changé un proton en anti-proton, introduisant de l'énergie à cet endroit.

-- Reste que vous avez ajouté de l'énergie à l'univers, dit Kyle. Vous avez inversé l'entropie!

-- Le docteur Forest semblait dépité. Kyle, il faudrait vraiment que tu assimiles un engramme de connaissance. On n'a pas extrait par magie de l'énergie à partir du vide. Les lois de la thermodynamique ne peuvent être enfreintes. Nous pouvons créer une symphonie de nouvelles particules sub-atomiques, en repliant l'espace de Calabi-Yau d'une manière analogue à un guitariste créant de la musique en martelant les cordes de son instrument. Les N-branes ne sont, après tout, rien de plus que des cordes de dimensionalité supérieures, martelées au travers de replis sub-atomiques de l'espace Calabi-Yau. Nous pouvons même importer de l'énergie dans cet univers, en l'enlevant d'un endroit, mais nous ne pouvons pas réduire son entropie!

-- C'est quand même un accomplissement remarquable, répondit Prime. De l'énergie bon marché ouvre les portes à des alternatives intéressantes. Les n\oeuds de quatrième génération pourraient couper le dernier cordon ombilical avec le reste du monde: notre dépendance avec le réseau public d'électricité. On pourra se cacher n'importe où et devenir réellement indépendants.

-- Je serais déjà content d'avoir un n\oeud de génération trois, répondit Kyle.

Michael sourcilla.

-- Kyle, toute mon équipe a déjà reçu ses paquets de mise à jour de Kansas City, hier. Tu aurais dû avoir les tiens depuis longtemps maintenant.

-- Et comment. Je pense que le colis s'est perdu. J'étais pourtant un des premiers sur la liste.

Michael semblait préoccupé.

-- Je n'aime pas cela. Nous avons déjà trois personnes qui ont disparu de la communauté, dont un il y a tout juste quarante diei. Marguerite a appris que les autorités préparent un dossier criminel contre nous pour violation de brevet, et maintenant j'apprends que ton kit de mise à jour n'est jamais arrivé. Tu ne penses pas que notre réseau de distribution a été compromis?

-- Quel réseau? demanda Kyle. On envoie nos kits directement par la poste. Il n'y a aucun réseau secret à compromettre.

Michael secoua sa tête.

-- Si votre gouvernement suspecte l'usine de production de Kansas City, il ne sera pas bien difficile pour le FBI de retracer les colis jusqu'à leur point d'arrivée et de compromettre de la sorte une bonne partie, pour ne pas dire toute, la communauté.

-- Ce n'est pas un problème, lui dit Kyle. L'équipe de Marguerite a un accès complet à leurs systèmes. Ils modifient rétroactivement les bordereaux de livraison et les données compromettantes, une fois le colis arrivé à destination. Quiconque essayera d'identifier la communauté en regardant les archives de la poste ne pourra pas aller bien loin. Adresses, noms, contenu... tout a été changé. Excepté le fait bien sûr que je n'ai toujours pas eu mon kit de mise à jour.

-- Je pense que je peux te donner un coup de main, Kyle fit remarquer Michael. Jonathan Tarley, un des membres de mon équipe, va prendre des vacances avec sa famille. Il se rétrochargera dans le réel demain dans la journée et sera parti pour au moins trois semaines. Tu seras le bienvenu sur son n\oeud de troisième génération, le temps que ton kit arrive.

-- Merci Michael répondit Kyle en souriant. Compte sur moi pour en profiter.

-- Trois semaines dans le monde réel, murmura Marguerite pensivement. À la vitesse d'un n\oeud de troisième génération, cela revient à plus de trente quatre années de temps subjectif.

-- Oui, admit Michael. Le docteur Tarley aura à assimiler quelques engrammes de connaissance une fois de retour ici.

-- Entre-temps, Kyle doit attendre plus de deux cents circadiens pour chaque jour qui passe dans le réel, dit Marguerite. J'ai déjà eu du mal à attendre plus d'une journée que mon paquet arrive. J'admire ta patience, Kyle.

Kyle haussa les épaules, et hocha la tête en mastiquant le dernier morceau de viande. Il le fit descendre avec une bonne rasade de soupe, et saisit une nouvelle bouchée de nouilles avec ses baguettes. L'attente ne va que s'allonger avec les nouvelles générations, leur fit-il parvenir par télépathie en continuant de boire. Aujourd'hui, on attend deux cents circadiens pour nos nouveaux n\oeuds, qui nous permettront de caser encore plus de vie, plus d'expériences, plus de progrès dans chaque jour qui passe. Quand viendra le moment d'échanger nos n\oeuds de troisième génération encore tout rutilants pour des n\oeuds de génération quatre, on devra attendre six cents circadiens pour que les nano-constructeurs et la matière première soient livrés.

-- L'équivalent de presque deux ans de vie subjective, fit remarquer le docteur Forest avec amusement. Oui, nous apprendrons probablement ce que patience veut dire, en ce lieu.

Thomas Tempé 2008-11-30