L'ombre se prépare

Prenez garde à celui qui vous refuse l'accès à l'information, car dans son c\oeur il rêve de vous dominer. Commissaire Parvin Lal, déclaration des Nations Unies

Lundi 1er octobre 2057 - 10$:$07 (Métadate: 2.279-4$:$19$:$097 kD, nouvelle époque Washington, D.C.

-- L'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle voit ces violations avec grande inquiétude, avait martelé un homme chauve et déterminé, que son datapad identifia comme étant Paul Eisner, directeur général de l'OMPI.

-- Vous comprenez, mademoiselle Sinclair, que nous ne pouvons rester assis là à ne rien faire alors que la fabrication illégale de tels équipements continue. La concurrence est déjà extrêmement rude comme cela. S'il devenait de notoriété publique que de petits fabricants s'affranchissent si grossièrement de telles violations de brevets, certaines sociétés légitimes pourraient perdre foi dans le système, avait ajouté un autre homme, que son datapad identifia comme étant Edward McDughal.

Nom de Dieu! fulmina Cathy pour elle-même. Ils nous ont fait venir ici tout un week-end, juste pour nous raconter des évidences?

-- Les pressions de la concurrence pourraient amener une ou plusieurs des plus grandes sociétés à ne pas tenir compte d'un brevet ici ou là et mettre sur le marché un produit débridé ou même illégal, Cathy reconnut Maria Tatianoga, en se demandant bien ce que la présidente de l'Association Mondiale des Logiciels de Loisir pouvait bien faire à une réunion sur les violations de brevets et d'équipement de contrebande. Son groupe était avant tout concerné par les violations de copyright, et s'assurait que de nouvelles technologies ou de nouveaux concurrents ne viennent pas remettre en question la main-mise de ses membres sur l'industrie du divertissement et de sa distribution. La législation des brevets n'était vraiment pas de leur ressort.

-- Une telle situation aurait presque sûrement un effet domino, puisque la concurrence pousse les sociétés à mettre sur le marché des produits sans licence. dit une femme que le datapad de Cathy ne put identifier.

-- Cela pourrait faire s'effondrer le système des brevets tout entier si on laissait faire. conclut Paul Eisner.

-- Nous devons retrouver ces délinquants et s'assurer que le système judiciaire les enterre pour de bon. leur avait alors dit McDughal. Nous comptons sur le FBI et Double Eye pour conclure cette affaire rapidement, et par-dessus tout, discrètement.

-- Quelle perte de temps! La colère de Cathy semblait amplifiée dans cet immense hall, aux murs de marbre arrondis et au plafond en dôme, alors qu'ils se dirigeaient vers l'entrée principale.

Robert secoua sa tête, mais ne dit rien. Les portes grinçantes de l'entrée s'ouvrirent devant eux, puis se refermèrent quand ils les eurent franchies. Ils descendirent les marches en silence, avec derrière eux, l'imposant monument qui les enveloppait de son ombre.

-- Quelle bande de crétins! s'exclama finalement Robert quand la limousine fut partie. Crétins et idiots!

-- C'était cela notre réunion de la plus haute importance ? demanda Cathy. Trois jours de gâchés, juste pour ça? Une réunion qui n'a absolument rien apporté de nouveau à notre enquête. Rien! Ils n'ont absolument rien dit de plus que ce que m'avait dit le directeur Bryant trois jours auparavant.

-- Cette réunion était quand même importante, répondit Robert. Ça nous a donné une idée sur les priorités que se sont fixées ces organismes mondiaux, et comment ils appréhendent notre cas. Sachant cela, on pourra éviter quelques bavures qui pourraient mettre fin à nos carrières.

-- La seule bavure qu'on puisse faire, c'est de ne pas résoudre cette enquête. Bon Dieu, c'était clair dès les cinq premières minutes que tout ce qu'ils voulaient, c'est qu'on boucle cette enquête et qu'on jette ces personnes en prison. C'est pitoyable qu'ils n'aient pas mis fin plus tôt à cette réunion. Cela nous aurait épargné deux heures à écouter ces moulins à paroles, qui en connaissent autant sur notre enquête que nous sur la vie monastique du moyen-âge.

-- Cathy, nous avons quand même appris quelque chose sur les dirigeants de l'OMC et de l'OMPI.

Cathy, qui ne voyait visiblement pas où il voulait en venir, haussa les épaules.

-- Crois-tu que cela arrive souvent que les dirigeants politiques de ce niveau daignent rencontrer des agents de terrain comme nous?

-- Pas souvent, j'imagine, admit Cathy. En tous les cas, ils semblent effrayés.

-- C'est le moins qu'on puisse dire. Tellement effrayés qu'ils ont insisté pour nous rencontrer personnellement pour discuter de l'issue de cette enquête. Je ne dirai pas qu'il n'y a jamais eu de précédents, mais ça n'arrive pas très souvent. La plupart des leaders se contentent de rendre visite à leurs cabinets et éventuellement aux directeurs des différentes organisations. En tous cas, pas à deux agents comme nous. Mais il y a autre chose que tu aurais dû retenir de cette réunion.

-- Ils n'ont aucune idée du type de technologie sur lequel nous sommes en train d'enquêter.

-- Exactement, je serais même encore plus général que cela. Ils ne connaissent rien à la technologie tout court. D'un autre côté, ce sont des politiciens, pas des scientifiques et encore moins des ingénieurs.

-- Ils dirigent les entités mondiales responsables du développement et de la régulation des technologies, Robert. Ils devraient être des experts dans leur domaine, ou au moins comprendre certaines choses.

Robert sourit. Ils n'ont pas besoin de l'être. Leur expertise se situe en politique et dans l'édification des lois. Leur architecture de contrôle a été établie il y a des siècles. Ils l'arrangent occasionnellement, modifiant un statut sur le copyright par-ci, une loi sur la brevetabilité par-là: leurs préoccupations sont l'autorité et le contrôle, pas la technologie. Bien, y a t-il quelque chose d'autre que tu as retiré?

-- Une migraine, répondit Cathy. Sérieusement, il n'y avait vraiment pas grand-chose à en retirer. Ils s'inquiètent parce que le pouvoir de leurs organisations risque d'être déchu, que les industries vont être moins regardantes sur leurs lois liées à la brevetabilité. Je ne pense pas qu'ils aient regardé au delà.

-- Exactement! s'exclama Robert. C'est la chose la plus importante que nous avons apprise. Foutus politiciens! Ils sont confrontés à une nouvelle technologie tellement révolutionnaire que même nos meilleurs scientifiques ne peuvent pas la comprendre, et tout ce qui les inquiète, c'est l'éventuelle érosion de leur autorité. Cette technologie n'est pas seulement une menace pour leur régime de propriété intellectuelle. Merde, même si leur précieux système de brevets subissait une crise, une simple répression sur les sociétés incriminées par l'OMC, suffirait à ramener la brebis galeuse dans le droit chemin.

-- Effectivement, ça justifierait leur obsession à vouloir incarcérer ces personnes. Une désobéissance en masse du système des brevets par les industriels pourrait saper un des piliers de notre économie, fit remarquer Cathy. Nous sommes en récession depuis des décennies. Cela pourrait nous conduire vers une dépression totale.

-- Bien sûr! Mais ces imbéciles ne voient pas les ramifications potentielles juste sous leur nez! Ça pourrait être bien plus sérieux qu'une répartition à court terme de l'autorité de quelques organismes internationaux, ou même une petite désorganisation de l'économie. Ce qui devrait les inquiéter -nous inquiéter tous- c'est le fait que quelqu'un soit capable de construire et d'utiliser des appareils tellement plus avancés que tout ce que nous connaissons, que nous ne pouvons même pas déterminer avec certitude à quoi ça sert.

-- Que ce soit un n\oeud Freenet, un nouvel appareil de divertissement, ou même une interface de jeu de réalité virtuelle, n'est pas vraiment important... commença Cathy.

-- L'amie, on ne sait même pas si ces choses sont des ordinateurs. Pour ce que nous en savons cela pourrait être une bombe, un communicateur relié à un vaisseau-mère en orbite que nous ne pouvons voir, ou même un rayon de la mort. Cette technologie nous dépasse. Nous ne la comprenons pas. Toute supposition que nous ferions serait certainement erronée.

-- Même sans comprendre cette technologie, nous pouvons identifier les utilisateurs, et à travers eux, les fournisseurs, pointa Cathy. On finira bien par trouver à quoi servent ces bidules.

-- Nous savons qui utilise ces appareils, dit Robert. Ou au moins quel type de profil pourrait en faire usage. Des mécontents séditieux et des révolutionnaires. Nous ne parlons pas ici de trente bio-ingénieurs avec un petit peu plus de connaissance dans leur domaine que le reste d'entre nous. Nous parlons de gens avec une base de fabrication pouvant fournir des produits ayant des décennies d'avance sur tout ce que nous avons. Si nos suppositions sont justes, nous sommes face à quelque chose de l'ordre de cinquante mille subversifs, tous armés avec une technologie largement supérieure à la nôtre; pas un petit groupe que l'on peut arrêter, emmener dans une quelconque prison des Nations-Unies et mettre au travail à empaqueter des vivres pour l'aide humanitaire. Robert secoua la tête avec dégoût. Ces crétins de l'OMPI sont inquiets de la désobéissance d'une petite société quand les barbares sont aux portes de la ville! 

Cathy s'était assise calmement, considérant ce qu'il avait dit. Après quelques instants de silence embarrassant, elle répondit:

-- Toutes les suppositions que nous avons faites sont presque sûrement erronées. Comment savons-nous que ce ne sont pas des prototypes? Je ne pense pas qu'il y ait autant de ces choses sur le marché. Le nombre pourrait être beaucoup plus petit.

-- Ou bien plus grand, rétorqua Robert, Il pourrait y en avoir des millions.

Cathy sortit son datapad et tapota sur l'écran.

-- Qu'est-ce que tu fais maintenant?

-- Un peu de maths. En considérant un échantillon aléatoire fondé sur le nombre d'appareils retrouvés par rapport au nombre d'arrestations faites durant le même temps, nous avons une fourchette basse de 375 appareils. Ceci présuppose que seuls les subversifs en aient acheté, une supposition improbable car il y a sans aucun doute des subversifs que nous n'avons pas encore identifiés. Elle effleura une autre icône et un graphique apparut. En considérant que de tels appareils soient très répandus, des millions  comme tu l'as suggéré, basé sur l'échantillon de personnes arrêtées, il pourrait y avoir aux alentours de 115000 appareils dans les foyers américains. Cependant, si nous prenons en compte le silence absolu dans la rue et sur Internet à propos de ces appareils et si nous appliquons le modèle de Jeraue pour calculer la probabilité qu'un tel secret devienne une rumeur publique en fonction du nombre prétendu de conspirateurs, le - elle marqua une pause. Mince. D'après cela, la probabilité d'exposition approche les cent pour cent pour environ cinquante personnes.

Robert secoua la tête.

-- Le modèle de Jeraue ne s'applique pratiquement qu'à des groupes soudés. Quand il y a un régime, ou une organisation de cellule révolutionnaire standard, tu dois appliquer le modèle de Sparrow-Faulkner ou le modèle de Friedkin.

-- Mais oui, bien sûr! dit Cathy. On doit être face à une révolte organisée, plutôt que face à un marché noir.

Il sortit à son tour son datapad et fit quelques calculs rapides.

-- En considérant la cellule moyenne à quatre personnes, la probabilité pour que quelqu'un vende la mèche et expose l'existence du groupe est d'environ soixante-dix pour cent pour neuf cents personnes, et approche asymptotiquement les cent pour cent pour environ mille deux cents personnes. En recoupant tes chiffres... il fit une pause, puis sourit ...nous obtenons une estimation raisonnable entre cinq cents et neuf cents unités, avec une probabilité de quatre-vingts pour cent du nombre réel quelque part entre sept et huit cents unités.

-- Pas tout à fait les cinquante mille dont tu t'inquiétais il y a quelques minutes, observa Cathy désabusée.

-- Un point pour toi. Mais n'oublions pas que nous jouons à un jeu de devinettes beaucoup plus compliqué. Nous sommes, après tout, aux prises avec un groupe inconnu, aux intentions inconnues, utilisant des méthodes inconnues et une technologie dont nous ne pouvons que deviner la fonction.

Cathy acquiesça en hochant la tête.

-- Oui concéda-t-elle. Cependant, je pense que sept ou huit cents unités est une première hypothèse raisonnable. Plus que suffisante pour s'inquiéter mais pas encore assez importante pour paniquer.

Thomas Tempé 2008-11-30