L'ermite

Quand bien même un homme serait sceptique quant à l'existence des dieux, si il a un tempérament un tant soit peu raisonnable, il détestera la méchanceté de l'homme. Sa répugnance pour les actes méprisables le gardera d'en commettre; il négligera la bassesse, et sera enclin à la bienséance. Platon, ca. 4$_{è}$ siècle avant JC

Mardi 2 octobre 2057 - 1h19 Métadate: 2.298-4$:$19$:$097kD nouvelle époque

Le docteur Nolen se tenait sur le pic d'une grande montagne entourée d'une mer de nuages cotonneux à travers laquelle quelques autres pics, moins hauts, laissaient voir leurs pans de roche escarpée. Le ciel au-dessus était d'un bleu parfait, le soleil était parfaitement perché au centre, un zénith idéalisé comme on n'en verrait jamais dans le réel. Le soleil n'avait pas bougé depuis mille deux cent soixante-quinze circadiens, et ne bougerait pas avant que le docteur Nolen n'en ait décidé autrement.

Il s'était tenu debout sur ce pic depuis un millier de circadiens contemplant le projet, en assemblant les morceaux, les modélisant à partir de divers paramètres, posant les hypothèses et les validant ou les réfutant, puis les utilisant pour en définir de nouvelles.

Le docteur Nolen avait éliminé le besoin de sommeil de son esprit, en y substituant une tâche de fond qui remplissait les mêmes fonctions réparatrices et réorganisatrices. Il avait incorporé toutes les améliorations architecturales disponibles, en incluant celles qu'il avait développées lui-même ainsi que quelques nouveaux développements d'autres personnes de la communauté, dont certains provenaient de son némésis, Prime. Ayant éliminé ses dernières faiblesses physiques, il était maintenant capable de se concentrer pleinement, sans interruption, à développer ses hypothèses, à en modeler et en vérifier les implications sur les très nombreuses données empiriques qu'il avait collectées lors de ses expériences précédentes.

Pas aussi efficace que d'utiliser des cobayes -maudit soit son ancien sujet d'expériences, et les imbéciles qui le suivaient- mais au final, les résultats seraient tout aussi bons. Malgré le boycott de ses recherches par la communauté, il avait au moins pu obtenir un n\oeud de troisième génération, et de ce fait, la puissance de calcul nécessaire à ses expériences. Quels ingrats! Quelle bande d'hypocrites opportunistes! Comme s'il devait laisser leur désapprobation interférer avec sa recherche scientifique.

Maintenant son travail était terminé. Autour de lui, projetés contre le ciel, apparaissaient des graphiques et des kilomètres de texte décrivant la logique fondamentale de la structure de la psyché humaine. Ceci était son travail préliminaire, à partir duquel il avait alors étendu ses modèles pour retrouver la construction en blocs abstraits à partir de laquelle des psychés différentes pourraient être comparées. Il y avait, dans toute forme de vie terrestre répertoriée, un vocabulaire limité de quelque deux cent soixante-dix codes de base, qui chacun pourraient être décomposés en un petit peu plus de sept cents états. Les interactions et les liens entre ces divers composants étaient définis par trois cent dix-sept permutations possibles.

C'était à la fois plus simple et plus complexe que le projet du séquençage du génome des décennies précédentes et que la science génétique à laquelle il avait donné naissance, un point qu'il avait souligné à la fois dans le texte de son article scientifique, et dans le titre qu'il lui avait choisi. C'était une définition, un langage de description de l'essence de ce qu'une créature consciente pourrait être, et c'était lui, le docteur Nolen, qui l'avait péniblement découvert.

Il avait modélisé l'architecture mentale de milliers d'animaux, en commençant par de simples insectes ou des vers de terre, puis s'attaquant à des êtres plus complexes, pour arriver finalement à dériver la structure mentale de plusieurs espèces de dauphin. Son modèle était simple et rigoureux, permettant la définition des contraintes mathématiques et des caractéristiques de pratiquement tous les paramètres de la conscience.

Le modèle avait fonctionné et les résultats étaient en concordance avec tout ce qui était publiquement accepté concernant ces animaux. Il avait peuplé des océans entiers avec ces créatures et les avait vu interagir exactement comme il l'avait observé dans le monde réel.

C'était son chef-d'\oeuvre, l'accomplissement de sa vie.

La communauté autonome pourrait l'ignorer, le traiter comme un paria, mais elle n'ignorerait pas, ne pourrait pas ignorer ce qu'il était sur le point de publier. La communauté avait besoin de cette connaissance. Pas seulement pour se connaître elle-même, ni parce qu'elle autoriserait des modifications et des améliorations de l'esprit dont la portée et la richesse rendraient risibles les engrammes de génération actuelle.

Non, cette connaissance était la clé de quelque chose d'autrement plus grand.

La reproduction.

La capacité de définir la psyché d'un embryon, qu'il soit laborieusement manipulé pour optimiser certains traits de caractère spécifiques, ou créé aléatoirement à l'image de la procréation naturelle.

De toute façon, le fin mot était que lui, le docteur Eugène Nolen, créateur exclu de la communauté autonome, allait donner à ces personnes ingrates une méthode par laquelle ils pourraient se reproduire sans se cloner ni s'éditer eux-mêmes. C'était le futur de la vie dans le virtuel, du logiciel conscient. Les générations futures de la communauté lui devraient leur existence, à lui, à ses efforts, et au travail qu'il avait accompli.

Le travail pour lequel ils l'avaient refoulé, persécuté et banni. Le docteur Nolen trouva l'ironie vraiment délicieuse. Il effaça du ciel les images et les fenêtres de textes qui l'encombraient. Il exprima un désir, pas par un mot de commande ni même une requête non prononcée, mais presque comme un acte subconscient, comme tourner sa tête ou cligner des yeux. Le n\oeud avait formaté son travail en fonction de son désir, selon les standards de l'initiative Science Libre, que la communauté avait adoptés depuis son commencement, en ajoutant au début du document la synthèse qu'il avait préparée, et l'avait soumis à la base de données publique.

Un instant plus tard, une sonnette retentit: un message était arrivé.

Le premier qu'il eut reçu depuis longtemps.

Il fit apparaître une fenêtre devant lui, suspendue dans les airs comme un moniteur volant affichant le message. C'était du texte simple.

Docteur Eugène Nolen,


Votre soumission a été examinée par un agent non conscient conçu pour
avertir les auteurs de travaux tels que le vôtre d'éventuels
chevauchements avec des publications déjà disponibles dans le catalogue
public. Ceci est strictement une mesure préventive destinée à
éviter l'embarras à la personne qui a soumis ses travaux, ainsi qu'à 
garantir un niveau minimum de qualité dans les recherches bibliographiques. 
Merci de vous référer aux travaux suivants, avec lesquels votre soumission 
comporte des similitudes flagrantes.

Bien que les chercheurs poursuivent souvent de mêmes axes de recherche,
un degré de corrélation supérieur à 40% est généralement considéré
comme une indication de plagiat. Il vous est fortement recommandé de
relire votre travail et de reconsidérer votre soumission. 

Corrélation de 97% avec Expériences sur un génome de l'esprit, par
Prime, (s) 1.710 kD

Corrélation de 55% avec Précisions sur le génome mental, par Prime (s)
1.941 kD nouvelle époque.

Corrélation de 19% avec Un nouveau vocabulaire mental:
réfutation et nouvelle théorie pour le génome mental, par Prime, (s)
2.195 kD nouvelle époque.

Un bruit terrible brisa la sérénité de l'espace. Il se passa un moment avant que le docteur Nolen ne réalise que le cri qu'il entendait provenait en fait de ses propres poumons virtuels. Bien sûr. Prime était une copie de lui-même. Leurs pensées, leurs intérêts, leurs sujets de recherche devaient être similaires, pour ne pas dire identiques.

Contrairement au docteur Nolen, Prime avait acquis une grande renommée au sein de la communauté et avait pu accéder à un n\oeud de troisième génération très tôt. Si cela avait dépendu de la communauté, le docteur Nolen n'en aurait jamais obtenu, et ses simulations seraient encore en train de s'exécuter dans un n\oeud de première génération comme ceux qui formaient le cluster qui hébergeait maintenant son esprit. En effet, il avait été forcé de se procurer son nouveau n\oeud en marge des canaux normaux, en le volant à une autre personne. La copie Prime avait pris une avance inattaquable, réalisant et démystifiant bien avant lui le travail sur lequel le docteur Nolen s'acharnait depuis si longtemps.

L'injustice de la situation le coupa net. Son double, sa méprisable copie, avait assumé son identité, pris le crédit de son travail précédent et détruit sa réputation au sein de la communauté. Et comme si cela n'avait pas suffi, il l'avait en plus complètement ridiculisé, en faisant le travail que le docteur Nolen aurait fait, qu'il venait en fait tout juste de finir, avant lui, et le privant d'une chance de regagner son prestige au sein de la communauté.

Avec une telle avance, la copie pourrait continuer ce petit jeu indéfiniment. Jusqu'à la prochaine génération de n\oeud qui empirerait encore les choses. Elle obtiendrait la dernière génération de n\oeud quasiment immédiatement, alors que lui serait forcé d'utiliser une fois de plus un subterfuge pour se mettre à jour. Pendant ce temps, la copie prendrait une avance encore plus grande, lui permettant de bloquer Nolen à chaque tournant, obtenant des résultats en premier, l'imitant et par là même lui volant sa propre vie professionnelle. Il ne pourrait jamais la rattraper. Il ne serait jamais capable de retrouver l'estime de la communauté pour ses propres contributions. Il serait à jamais battu par sa propre copie.

Avec une rage profonde, le docteur Nolen élimina le monde qu'il avait créé, se laissant seul suspendu dans un univers blanc sans contenu.

-- Personne ne vole ma vie espèce d'enfoiré! rugit-il.

-- Je t'aurai, jura-t-il d'une voix plus basse. Je te trouverai, et je détruirai tout ce que tu es.

Thomas Tempé 2008-11-30