Le rêveur

Quand le gouvernement craint le peuple, c'est la liberté. Quand le peuple craint le gouvernement, c'est la tyrannie. Thomas Jefferson

Samedi 6 octobre 2057 - 14$:$35 (Métadate: 2.435-0$:$02$:$431 kD nouvelle époque) Champaign, Illinois

Un soleil de plomb s'abattait avec lourdeur sur la poussière des champs de soja GenoSoy Monsanto$_{TM}$. Les rangées d'une rectitude parfaite, desséchées par la chaleur écrasante, s'étendaient à perte de vue. La région avait autrefois été couverte de maïs; mais la demande croissante d'aliments protéinés avait eu raison de la culture fourragère. Maintenant que les températures estivales avoisinaient les cinquante degrés, et qu'elles restaient bien au-delà des trente pendant une longue partie de l'automne, il ne restait plus que de rares variétés de soja ou de blé génétiquement renforcées pour faire barrage à l'inéluctable croissance du désert qui s'étendait à l'Ouest.

Au milieu de ces champs désertiques se trouvait une ville de taille moyenne, comptant peut-être un quart de million d'habitants. Elle arborait deux lacs artificiels et un frêle ruisseau qui coupait le campus de l'université au c\oeur de la ville. Il avait été opportunément affublé du sobriquet d'ossuaire, et bien qu'il contienne encore de l'eau, il était devenu fréquent pour les étudiants de plaisanter sur les proportions respectives d'eau et de déchets biologiques et chimiques qu'y déversaient les nombreux laboratoires du campus. Malheureusement, personne ne se hasardait plus à poser les mêmes questions sur les lacs -ils avaient été réduits à l'état de lits poussiéreux depuis plus d'une génération, et les luxueuses villas qui les avaient bordés étaient depuis longtemps tombées en ruine, les parcours boisés du golf voisin ayant progressivement cédé leur place à la terre nue. Ce n'était qu'une victime de plus à l'actif de la lente mais inéluctable détérioration du climat du mid-Ouest américain et du sévère rationnement de l'eau. Celle-ci était réservée à ce qu'il restait d'agriculture, dans le vain espoir de préserver l'une des régions les plus fertiles des États-Unis, et d'endiguer la désertification qui avait déjà touché une bonne partie des grandes plaines à l'Ouest.

L'université de l'Illinois à Urbana-Champaign était devenue la principale ressource économique de la région. Grâce à elle, la ville avait pu survivre à la destruction de l'agriculture, et échapper au sort de ses plus proches voisines, devenues des villes fantômes depuis des décennies. C'était l'une des sept universités du continent à être encore assez riche ou chanceuse pour, grâce à un large portefeuille de brevets et de droits d'auteur, négocier des accords de licences croisées suffisants pour autoriser des recherches d'ampleur significative. Oh, personne ne pouvait plus prétendre faire de la recherche librement, certainement plus comme dans les années fastes du vingtième siècle.

Avec l'extension de la propriété intellectuelle au tournant du siècle, chacun des principaux domaines de recherche avait été bloqué par des dizaines de milliers de brevets, triviaux pour la plupart, agissant comme autant de droits coutumiers sur l'innovation.

Suite à cela, presque tous les travaux de recherche étaient maintenant effectués par des alliances et consortiums de grosses entreprises, seuls à même de rassembler les fonds nécessaires, et bien sûr de mettre en place les accords d'échange de licences, pour permettre d'explorer les domaines jugés intéressants par quelque conseil d'administration. Que sept universités américaines aient pu rester influentes, et continuent de jouer un rôle, même minime, dans le monde scientifique, était un succès politique d'une rare ampleur.

Bien que le rôle de l'université dans la recherche fût précaire, sa position au sein des institutions académiques était très bien défendue. Les nantis avaient besoin d'un endroit où envoyer leurs enfants, afin qu'ils puissent à leur tour rejoindre l'élite et prétendre aux salaires élevés si difficiles d'accès au reste de la population. Parmi ces lieux d'étude, les Big 7  offraient des formations techniques, alors que la plupart des autres se concentraient sur le business, les sciences politiques, les formations militaires et de police ou le show-business. Là, les enfants de cadres supérieurs et autres privilégiés se devaient de recevoir ce qui ressemblerait à une formation bien ficelée; mais la richesse et la diversité des enseignements avaient fondu aussi rapidement que le budget des universités. La plupart des étudiants suivaient des cours qui satisfaisaient les ambitions de leurs parents, et faisaient aller. Certains trouvaient parfois un domaine qui les intéressait personnellement. Les plus chanceux d'entre eux arrivaient même à décrocher une thèse, et en quelques rares occasions, à effectuer un symbolique travail de recherche dans le domaine convoité, pour peu que leur université possède les licences des brevets nécessaires.

L'un de ces privilégiés s'appelait Kyle Tate. Son nom et son adresse luisaient sur l'écran de contrôle de l'une des trois voitures de police qui fonçaient sur le quartier résidentiel. La route était calme, bordée de mélèzes. Les trois véhicules d'intervention s'arrêtèrent brusquement devant un petit immeuble modeste. Deux officiers descendirent de chaque voiture, et une élégante jeune femme sortit de la camionnette banalisée et se dirigea vers eux.

-- Agent Sinclair, il est au 203, annonça le plus jeune des officiers.

La jeune femme interpellée hocha mécaniquement la tête, balayant du regard les bruyants extracteurs des climatiseurs installés tout autour du bâtiment. Elle fit une moue dégoûtée en direction de l'arroseur rotatif dont le jet débordait sur une portion du trottoir au bord du gazon. Un tel gaspillage était criminel, dans une région dont l'agriculture avait besoin de toute l'eau disponible pour tenter de perdurer. Mais il n'était pas rare dans les communautés comme celles-ci que les propriétaires dilapident cette eau pour arroser leurs gazons, en totale contradiction avec les lois locales et fédérales. Les maires et les conseillers tenaient tous à avoir des villes verdoyantes, et préféraient fermer les yeux sur ces gaspillages, en oubliant au passage les conséquences de la sécheresse sur les plantations qui les nourrissaient. Ces raisonnements inconscients de provinciaux irresponsables la mettaient hors d'elle. Quelle importance aurait la beauté de leurs villes, si la population affamée descendait dans les rues, piétiner ces gazons bien verts en demandant à manger?

La peau d'ébène de Cathy Sinclair brillait sous le soleil de midi. Elle avait choisi un tailleur blanc en prévision de la chaleur écrasante, annoncée par la météo, bien que cela ne fût qu'un pis-aller. Au moins les jupes étaient à nouveau dans la norme professionnelle, ce qui lui permettait d'éviter les pantalons, sous cette chaleur torride.

Elle étudia le bâtiment, passant ses doigts dans ses cheveux bouclés, coupés courts. Il s'agissait d'un complexe résidentiel classique à trois étages. Des blocs de béton peint, cerclés d'acier et les encadrements de fenêtres écorchés attestaient de la faible qualité de l'ouvrage. L'architecture était relativement simple: une allée centrale à chaque étage et des cages d'escaliers à l'avant et à l'arrière.

-- Officier Peterson, dit Cathy en s'adressant au policier le plus proche, Couvrez l'escalier arrière.

-- Oui Madame répondit-il, se dirigeant au pas de course vers l'arrière du bâtiment.

-- Lewis, Johnson, Schwartz, venez avec moi. Les trois autres hommes acquiescèrent, contournant l'arroseur, que l'agent Schwartz ne manqua pas de maudire lorsqu'il éclaboussa sa jambe droite.

-- Alors Schwartz, tu traînes? dit Lewis, avec un certain sarcasme.

-- Avec tous les beignets qu'il s'enfile, pas étonnant qu'il ait du mal à bouger son gros cul, rajouta l'agent Johnson.

-- Ce gros cul a souvent sauvé le tien, imbécile! maugréa Schwartz.

-- Moins fort, les gars, ordonna Cathy en gloussant alors qu'ils gravissaient les marches de la cage d'escalier avant.

-- On dirait que les toilettes ont débordé.

-- Silence!

L'appartement de Kyle Tate était le troisième sur la gauche. Seuls les aboiements lointains d'un chien rompaient la monotonie du grincement incessant des climatiseurs. Cathy et les trois officiers se placèrent de part et d'autre de la porte, deux par deux. Elle fit signe et Schwartz frappa à la porte.

-- Police, Monsieur Tate. Ouvrez.

Seul le grincement du climatiseur fit echo à sa voix.

L'agent Schwartz frappa à nouveau à la porte.

-- Monsieur Tate, nous avons un mandat. Ouvrez la porte!

Aucune réponse.

-- Ça suffit, La voix de Cathy était basse mais ferme. Elle fixa Schwartz des yeux et fit signe.

La porte s'ouvrit en craquant au premier coup de pied. La puanteur les frappa comme un poing dans la figure. Johnson suffoqua, alors qu'ils faisaient irruption, armes aux poings, dans l'appartement assombri par des rideaux opaques. L'air était froid au delà du confortable, même par cette canicule.

En ouvrant la porte de la chambre à coucher, ils n'espéraient plus trouver quelqu'un de vivant, ce qui rendit la vue de Kyle Tate encore plus choquante. Il gisait inconscient sur son lit souillé, avec une intra-veineuse qui pendait à son bras. L'essentiel de son cuir chevelu était recouvert de câbles électroniques, qui à leur tour étaient branchés dans une sorte de petit cube doré translucide.

Schwartz parla dans sa radio.

-- Peterson, tu devrais venir voir ça.

-- Sainte Mère de Dieu. L'agent Johnson semblait malade. Lewis lança un appel radio, pour qu'une équipe médicale vienne sur les lieux au plus vite.

-- Ouvrons une fenêtre, suggéra Cathy en vérifiant le pouls du jeune homme. Johnson se dirigea vers une fenêtre pour aérer l'appartement.

-- On dirait qu'il est encore vivant, murmura t-elle.

-- Mon Dieu! Peterson couvrit son nez avec ses mains lorsqu'il entra dans la pièce. Mais qu'est-ce que ce gamin était en train de faire? Se shooter en s'injectant du courant directement dans la cervelle?

Cathy ne dit rien, et tenta de cacher son horreur derrière un visage placide. Elle ne pouvait pas croire aux conditions dans lesquelles vivait ce jeune homme. Qu'est-ce qui avait pu pousser un gamin aussi intelligent à de tels actes?

-- Nom de Dieu! L'agent Schwartz secoua sa tête. J'ai vu des homicides moins dégoûtants.

-- Moi aussi, admit Cathy. Peterson, Johnson, il y a un serveur Freenet illégal quelque part ici. Fouillez l'appartement. Nous en aurons besoin comme pièce à conviction si jamais ce monsieur Tate revient à la vie. Elle eut une soudaine sympathie pour le jeune Peterson. C'était probablement la pire affaire à laquelle il avait participé jusqu'à présent. Dans une certaine mesure, c'était aussi une des plus terrifiantes qu'elle aie eu à traiter elle-même, et pourtant elle en avait vu d'autres. Qu'est-ce qui poussait donc tous ces jeunes à détruire littéralement leur corps et leur esprit?

-- Mon fils vient juste de rentrer dans cette maudite école, murmura Schwartz en se penchant au-dessus du jeune homme comateux. Je me demande s'il est au courant de cette affaire.

-- J'aimerais bien avoir une discussion avec lui, répondit Cathy en écartant précautionneusement l'amas de câbles qui recouvrait le cuir chevelu du jeune homme. Elle examina la peau en dessous, puis remit le tout en place. Quelle que soit cette chose, c'est apparemment foutrement toxique.

-- Je préférerais que mon gamin se drogue à l'héroïne plutôt que d'en être réduit à ça, répondit Lewis en finissant d'inspecter la penderie de Kyle pour se diriger vers les toilettes. Au moins il y a des centres de réhabilitation pour les drogués. Comment peut-on soigner quelqu'un qui s'est grillé la cervelle?

Alors que Cathy examinait le cube étincelant, Peterson réapparut.

-- J'ai trouvé le serveur Freenet. C'était un petit ordinateur tenant dans la paume d'une main, avec un morceau de ruban adhésif qui pendait. Il l'a collé à l'intérieur de la cuvette, relié à Internet par une connexion sans fil. Je ne sais pas comment il espérait masquer le signal radio. Il fait tourner une sorte de système d'exploitation non-standard, sans doute illégal. L'interface en tous les cas ne ressemble à rien que je connaisse.

Cathy acquiesça.

-- Excellent. Elle suivit les câbles qui partaient de sa tête, confirmant qu'ils étaient bien reliés à ce périphérique bizarre en forme de cube. Un second câble émergeant de l'arrière, allait quant à lui jusqu'au mur.

-- Bon sang! Elle saisit un petit téléphone portable et tapa frénétiquement un numéro.

-- On en tient un autre, prononça-t-elle consciencieusement dans l'appareil. Cette fois, il était en service. Il gît sur son lit inconscient, avec sa tête connectée au cube. L'appareil est connecté à Internet. Je ne sais pas à quoi ils servent, mais ces trucs ont apparemment besoin du réseau pour fonctionner. Peut-être une sorte de serveur Freenet de nouvelle génération?

Elle attendit un moment, puis acquiesça.

-- Une autre chose encore. Ces gens utilisent du matériel médical. Nous devons enquêter sur les commandes inhabituelles de cathéters, de solutions salines et d'intra-veineuses livrées à des résidences privées.

Elle fit une autre pause, écoutant avec attention.

-- Aucun problème. Je serai dans le train pour Chicago d'ici une heure. Elle raccrocha alors que les ambulanciers faisaient irruption dans la pièce.

-- On dirait qu'il s'est grillé la cervelle, commenta Schwartz, alors qu'ils apportaient la civière près du lit.

Le plus jeune des deux infirmiers acquiesça, examinant rapidement le jeune homme inconscient.

-- Il a vraiment de gros problèmes. Regardez les plaies près des cathéters. Il est chanceux que l'infection ne se soit pas aggravée. Pas d'ulcère au moins.

-- S.P.A.I.E. commenta son équipier.

-- Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Cathy.

-- Sommeil Profond Anesthésique Induit Électriquement, répondit l'infirmier.

-- Il est en coma anesthésique?

-- Il me semble. Les réflexes du sommeil profond l'ont fait se retourner à intervalle régulier, lui évitant de développer des ulcères ainsi qu'une atrophie musculaire. Il fit une pause, examinant la tête du jeune homme plus en détail. C'est étrange malgré tout. Où est l'inducteur médical? Et qu'est-ce que c'est que cette gaine électronique?

-- Nous n'en sommes pas sûrs, répondit Schwartz.

-- Bien, enlevons lui ça alors.

-- Faites attention! s'exclama Cathy. Nous ne voulons pas que cet équipement soit endommagé ou que le suspect soit blessé!

-- Faites-nous confiance. Les infirmiers décortiquèrent consciencieusement la toile de fils translucides qui encerclait la tête de Kyle, puis tendirent le tout à Cathy. Une fois déplacé du lit vers la civière, les infirmiers le firent sortir rapidement de la pièce.

Cathy glissa doucement les câbles ainsi que le cube dans un sachet à preuves et les mit dans sa serviette.

-- Messieurs, j'aurais besoin d'une copie du dossier, des rapports, des photos, de tout ce que vous avez. Envoyez cela à mon adresse électronique à Chicago, aussi vite que possible. Merci de nous avoir aidés à identifier ce serveur illégal. Vous avez fait un excellent travail, le FBI vous remercie. Je veillerai personnellement à ce que vos supérieurs en soient informés. J'aimerais que toutes mes opérations puissent se passer aussi bien que celle-ci.

-- Merci beaucoup, agent spécial Sinclair, répondit l'agent Schwartz. Je pense parler au nom de nous tous en disant que ce fut un plaisir de travailler pour vous.

-- Tout le plaisir était pour moi, abrégea Cathy. Vous m'excuserez, messieurs, mais je dois retourner à Chicago dans les plus brefs délais.

Thomas Tempé 2008-11-30