Sous la montée des eaux

Ce qui rend nos adversaires utiles c'est qu'ils nous permettent de croire que sans eux nous serions à même de réaliser nos souhaits. Jean Rostand, 1931

Mardi 2 Octobre, 2057 - 11h25, heure du pacifique Métadate: 2.313-5$:$44$:$100 kD nouvelle époque

Le lieu de rencontre indiqué dans le message que le réseau de surveillance Échelon de la NSA avait intercepté et décodé se trouvait sous vingt mètres d'eau, près de l'ancienne rive, quelque deux cents mètres après la digue en béton qui protégeait la ville de la montée des eaux du détroit de Puget. Cathy passa un appel rapide par son datapad alors qu'ils se dirigeaient à travers les rues ruisselantes de pluie vers le front de mer, et demanda au Bureau de mettre en place une surveillance audio et électromagnétique de la zone d'intervention, et de chacun des tunnels qui y menaient. Elle frissonna quand leur voiture atteignit l'énorme mur en béton couvert de mousse et tourna dans une petite rue parallèle à ce dernier. Si la digue venait à céder, ou juste à se fissurer légèrement, la plus grande partie du centre de Seattle serait submergée sous cette eau glacée et grise qui martelait inlassablement l'autre côté de la digue.

La ville était sans cesse surplombée de nuages sombres qui la bombardaient de pluies, de la simple bruine au déluge d'eau, qui pouvaient survenir à tout moment pour disparaître juste le moment d'après. Bien que Seattle s'en fut bien mieux sortie que d'autres villes, lorsque le changement climatique avait laissé la majeure partie de la nation asséchée, elle n'en était pas pour autant sortie indemne. L'une des ironies écologiques les plus perverses de ce siècle avait été qu'une région connue pour ses pluies diluviennes en recevait maintenant deux fois plus. Même après que la digue fut construite, les inondations restaient un problème. La ville avait été obligée de construire des stations de pompage et des tunnels souterrains capables de faire face à l'écoulement de l'eau et de la pomper pour la rejeter dans la mer. Le coût des installations était sidérant, et constituait un monument à la rentabilité du commerce international, commerce dont la plupart transitait sur les docks construits au-dessus de la digue. Avec sa couverture nuageuse quasi permanente, Seattle ne pouvait pas avoir accès à l'énergie solaire et parce que l'énergie produite par la ville, avec ses usines marémotrices, ne couvraient qu'une infime fraction des besoins toujours croissants de la ville, il était nécessaire d'acheter le reste aux cités voisines. Malgré tout, Seattle s'en sortait plutôt bien pour survivre, et même prospérer.

-- Quel endroit horrible! s'exclama Robert en claquant sa portière.

Cathy épongeait l'eau qui dégoulinait sur son visage avec un mouchoir. Le son monotone de la pluie sur le toit de la voiture était étrangement apaisant. Malgré cela, elle ne serait complètement rassurée que lorsqu'ils seraient loin de cette digue.

-- Je ne peux pas dire que j'ai toujours rêvé de re-visiter Seattle, admit Cathy.

-- Même pas la moindre trace de ceux après qui nous courrons. Probablement des apprentis révolutionnaires avec des illusions de patriotisme. Absolument aucun intérêt!

-- Ça sera toujours une fausse piste d'écartée. Cathy sortit son datapad et appuya plusieurs fois sur l'écran.

-- Amateur ou non, on doit s'occuper de ce groupe. Aucun gouvernement ne peut se permettre que des partis politiques fassent des réunions secrètes dans les tunnels abandonnés du métro d'une grande ville.

-- Tout à fait. Cathy regarda sa montre. Son datapad s'alluma soudain. Oui, c'est l'agent spécial Sinclair. Entrée en mode privé. Elle sortit une oreillette sans fil de son datapad, qu'elle glissa dans son oreille. Nous avons besoin d'une unité d'arrestation ici, tout de suite. Vous avez déjà les coordonnées. C'est cela. Nous sommes sortis des lieux. La surveillance est toujours active, je vous envoie le flux vidéo. Elle appuya à nouveau sur son datapad. Je dirais entre soixante-dix et quatre-vingt dix dissidents, dont certains de haut niveau, d'après ce qu'on sait. Ils organisent un mouvement politique illégal contre l'administration. Non, ils n'ont aucune connaissance de notre enquête. Vous êtes libres de les prendre. Excellent! Merci.

Cathy glissa à nouveau son oreillette dans son datapad et l'éteignit en le repliant.

-- Devrions nous retourner à l'hôtel et attendre les renforts? Je n'aimerais pas avoir à faire le ménage là dessous.

-- C'est une bonne idée! répondit Robert. S'ils opposent une quelconque résistance, ça pourrait tourner à la guérilla là en bas. Double Eye serait très honoré de prêter main forte au FBI.

-- Ça ne sera pas nécessaire. J'ai demandé un contrôle tactique à notre division Maintien de la Politique Domestique. Ils ont une équipe qui se tient prête pour ce genre d'éventualités. Apparemment, ils sont après ces gars depuis quelques mois. Ils n'ont juste jamais pu savoir où et quand ils se réunissent.

Robert sourit.

-- Avoir accès aux données d'Échelon a ses avantages.

-- Effectivement. Ils ont pratiquement bavé dessus. Ils ne pouvaient pas être plus heureux.

-- Je pense qu'ils ont les moyens pour s'occuper de notre petite rébellion?

-- Il y a deux cents agents de combat bien entraînés, qui arriveront d'ici un quart d'heure. Je pense qu'ils sauront arrêter quelques dissidents politiques, tu ne crois pas?

Robert démarra la voiture et commença à faire demi-tour.

-- Bien, dans ce cas, mieux vaut ne pas être sur leur chemin.

Cinq heures plus tard, Cathy sirotait un Martini dans le salon-bar du Sheraton de Detroit, attendant que Robert arrive. Elle profitait de la pénombre relative du bar, allongée sur un sofa, pour regarder discrètement les clients aller et venir. Un morceau de piano enregistré était joué doucement en arrière-plan. La journée avait été longue et éreintante.

Robert apparut finalement à la porte, lui adressa un sourire, et traversa la pièce pour la rejoindre.

-- Comment sont les Martinis ici? demanda t-il, s'asseyant sur une large chaise, juste face à elle.

-- Pas mal répondit Cathy.

-- Une journée plutôt frustrante, hein? Je prendrai un gin tonic, dit-il à la serveuse qui venait juste de passer, et qui acquiesça juste avant de s'en aller avec un plateau rempli de boissons.

-- J'espérais sincèrement trouver quelque chose, admit Cathy. Ne serait-ce qu'un indice. Ce n'était pas très raisonnable, je sais.

-- On est deux alors, répondit Robert. Ça ne présage rien de bon, ces enquêtes qui démarrent aussi laborieusement.

-- J'ai l'impression qu'elle sera difficile, cette mission, murmura Cathy pensivement.

-- Effectivement, dit Robert en regardant placidement le bar. Nous devons trouver un moyen de débusquer ces gens, de les faire sortir de leur tanière, de faire quelque chose qui nous donne de meilleures pistes.

-- Je ne vois vraiment pas ce qui pourrait les appâter.

-- Que penses-tu de ce gars dont l'orateur n'arrêtait pas de citer les livres, suggéra Robert.

-- Viktor Strizak? Il n'est affilié à aucun groupe politique banni, pour autant qu'on sache. C'est plus un professeur de droit dissident, qui fait de temps en temps des conférences contre les brevets et les lois sur le copyright.

-- Un ancien professeur de droit?

-- Il enseignait à Harvard. répondit Cathy. Ils ont rompu son contrat quand certains de ses commentaires sont parus dans la presse nationale.

-- Trop révolutionnaire, même pour le bastion des défenseurs de la liberté?

Cathy haussa les épaules.

-- Les universités ne sont plus ce qu'elles étaient autrefois. Elles doivent faire du profit, après tout. Je n'ai jamais lu ses travaux, mais je me rappelle que sa rhétorique commençait à devenir un peu trop incendiaire, et il a refusé de la mettre en veilleuse lorsqu'on le lui a gentiment demandé. Rien d'illégal au sens strict, mais suffisamment pour faire remarquer l'université auprès du financement fédéral.

-- Donc maintenant, il prêche la bonne parole en signant des autographes et en cassant du sucre sur le dos des brevets. Nos subversifs doivent l'adorer. Merci pour l'info. Robert prit une grande gorgée de son verre et tendit une carte monétique à la serveuse. Garde le reste pour toi, chérie.

-- Il a effectivement un fan-club assez conséquent, répondit Cathy. Surtout parmi les adorateurs de Freenet.

Robert prit un autre verre.

-- Peut-être qu'il avait quelques fans parmi notre mystérieuse foule de ce matin?

Cathy réfléchit un instant.

-- C'est possible. Je pense qu'il serait intéressant qu'on en sache un peu plus sur eux. Oui, je pense qu'il y en avait.

-- Bien, répondit Robert. On va utiliser le FBI pour l'arrêter, en s'assurant que l'annonce soit faite longtemps à l'avance. Avec un peu de chance, certains de ses admirateurs bougeront pour l'aider.

-- Il a beaucoup de fans, renchérit Cathy. Mais les chances pour que ceux que nous attraperons fassent partie du groupe que nous recherchons ne sont pas très élevées.

-- Je vois les choses autrement, répondit Robert. L'anarchiste moyen ou l'étudiant rebelle n'en sauront jamais rien. On va diffuser l'information d'une telle manière que seuls ceux en position de diriger une opération industrielle d'envergure sans attirer l'attention des organisations internationales puissent le savoir. Quelqu'un qui peut probablement lire nos mémos internes, ou a des amis à l'intérieur. On fera circuler l'information au FBI et chez Double Eye. Si rien ne se passe, on s'assurera que l'information soit relayée dans les postes de police locaux.

-- Bien vu, Robert. Mais regardons les choses en face: si nous arrivons à faire bouger quelqu'un qui soit connecté et haut placé dans ce réseau, il y a de grandes chances pour que nous perdions aussi l'appât.

-- Ne t'inquiète pas. Strizak sera sous surveillance si étroite que nos illuminés ne pourront même pas bouger un cil sans que nous soyons au courant.

-- Bon sang, tu sais très bien qu'aucune surveillance n'est parfaite, rétorqua Cathy. Le timing pour faire circuler cette information sera très serré. Fais-le trop tôt et nos suspects auront le temps de faire une reconnaissance détaillée, peut-être même de localiser nos mesures de surveillance. La sécurité interne pourrait devenir un problème s'ils ont quelqu'un d'infiltré. Et si nous attendons trop longtemps et que nous diffusons l'information trop tard, ils auront l'impression qu'ils n'auront pas assez de temps pour le sauver.

-- Et si nous n'agissons pas, ajouta Robert, nous n'obtiendrons rien du tout. Ça vaut la peine d'essayer. Je dirais qu'on devrait leur laisser quelques heures pour agir. Suffisamment de temps pour réfléchir à un plan d'action, et avec un peu de chance, d'agir en désespoir de cause.

Cathy sourit.

-- Ça améliorera un peu nos chances, mais j'ai toujours l'impression qu'il s'agit d'un plan foireux. Oh et puis, si ça ne marche pas, on pourra toujours laisser filer Strizak.

-- Sans doute pas, répondit Robert. Si la nouvelle de son arrestation imminente ne donne rien, peut-être la nouvelle de son arrestation fera-t-elle bouger les choses. Des lettres de protestation, des rassemblements politiques, des discussions sur Internet que l'on pourra tracer, le genre de chose qui ne serait pas arrivé autrement.

Cathy finit son Martini.

-- Ok. Ça vaut le coup d'essayer. Entre temps, on a encore quelques pistes à tenter. Elles nous conduiront peut-être à quelque chose.

-- Si ça ne donne toujours rien, on trouvera un moyen plus efficace de secouer le cocotier, grogna Robert. D'une manière ou d'une autre, on les trouvera.

Thomas Tempé 2008-11-30