Dans le désert

Ayant appris dès le collège qu'on ne sauroit rien imaginer de si étrange et si peu croyable, qu'il n'ait été dit par quelqu'un des philosophes; et depuis, en voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des sentiments fort contraires aux nôtres ne sont pas pour cela barbares ni sauvages, mais que plusieurs usent autant ou plus que nous de raison; et ayant considéré combien un même homme, avec son même esprit, étant nourri dès son enfance entre des Français ou des Allemands, devient différent de ce qu'il seroit s'il avoit toujours vécu entre des Chinois ou des cannibales [...] en sorte que c'est bien plus la coutume et l'exemple qui nous persuade, qu'aucune connoisance certaine. René Descartes, Le discours de la Méthode, C.E. 1637

Vendredi 5 Octobre 2057 - 10h40 Métadate: 2.400-1$:$07$:$000 kD nouvelle époque

-- Nous devrions être à Boston, maugréait Robert, installé à bord du stratojet de Double-Eye qui survolait majestueusement les rues en damier poussiéreuses, les arbres morts et les immeubles décrépits, sous le soleil de Kansas City en ce milieu de matinée. Le pilote annonça leur approche finale, et ils descendirent vers ce qui semblait être le dernier rempart de la civilisation face au désert qui ne cessait de s'étendre.

-- Je n'arrive toujours pas à croire que Strizak se soit enfui, répondit Cathy.

Robert jeta un coup d'\oeil par la fenêtre pour voir la désolation qui s'étendait devant lui.

-- Nous sommes face à une vraie menace, là, répondit-il. Ils sont nombreux, bien organisés, et très malins. Enlever un homme recherché par tous les services juste sous notre nez, et le faire disparaître sans laisser la moindre trace... c'est quelque chose que Double Eye, la CIA ou le FBI arrivent à faire les bons jours seulement.

-- Ils doivent avoir accès à pas mal de ressources, admit Cathy.

-- Des ressources, mon \oeil! C'est une révolte parfaitement planifiée et coordonnée, plutôt.

-- On suspectait depuis le début qu'ils étaient organisés en cellules révolutionnaires, lui rappela Cathy.

-- Pas de cette ampleur! Un groupe de cellules révolutionnaires à peu près soudées est une chose. Une organisation capable d'opérer au nez et à la barbe de gouvernements et d'organisations internationales en est une autre. Nous n'avons pas d'autre choix que de suivre toutes les pistes qui s'offrent à nous. L'avion toucha le sol avec une légère secousse. Bon Dieu, qu'est-ce que je déteste le désert!

Cathy n'osait pas regarder la crasse et l'état pitoyable de cette cité, du moins pas autant que Robert, qui semblait l'ausculter méticuleusement. C'était leur seconde piste improbable, et il en restait deux autres du même acabit après celle-là. C'était une semaine éreintante, et le stress commençait vraiment à l'irriter.

L'avion atterrit en douceur et roula lentement sur la piste. Le pilote passa la tête hors du cockpit et leur annonça qu'ils pouvaient débarquer. Robert opina et libéra le verrou de la porte, qui s'ouvrit avec un léger sifflement, du fait que la pression de la cabine s'équilibrait avec l'atmosphère extérieure.

La chaleur frappa Cathy comme une gifle lorsqu'elle posa le pied sur le tarmac brûlant. Le ciel d'un bleu délavé et sans nuages s'estompait à l'horizon en une brume brunâtre et poussiéreuse. Alors qu'ils traversaient rapidement le trottoir en direction du parking, une brise chaude, n'offrant que peu de réconfort, balayait quelques volutes de poussière à leurs pieds.

Robert chassa les taons qui volaient autour de son visage.

-- Lorsqu'on aura trouvé ces connards, je leur ferai personnellement la peau. J'en ai plus qu'assez de devoir prendre des gants dans cette affaire.

Cathy lança un regard à Robert, avec un sourcil froncé.

-- Avec ou sans gants, nous devons respecter la loi. On n'est pas en Thaïlande, tu sais. Ou une de ces nations sous-développées.

-- Arrête de te mentir. Je conduis?

Cathy haussa les épaules.

-- Comme tu veux. J'aimerais passer par le club, vérifier les accès et les rues voisines.

-- Ouais, on va faire un petit tour dans le voisinage, puis on se présentera à l'hôtel pour vérifier que notre équipement est arrivé.

-- L'équipement? gloussa Cathy. Des costumes pour enfants décadents, tu veux dire!

-- Tu as peur d'avoir froid aux jambes? demanda Robert en grimaçant.

-- À peine, dit Cathy. En parlant de jambes et de fétichistes, et Dieu sait quoi d'autre qui hante l'endroit où nous allons ce soir, je suggère que nous agissions séparément dans la foule. Nous pourrons approcher plus de gens, sans pour autant attirer l'attention.

-- Oui, acquiesça Robert. Et si l'un de nous est démasqué, l'autre pourra continuer à récolter des informations sans être inquiété. D'ailleurs, que penses-tu que fasse ton agence lorsqu'ils ont affaire à des personnes comme ces libertaires de Seattle?

-- Tu ne comptes pas les laisser partir, n'est-ce pas? Est-ce que toutes nos discussions sur la politique doivent toujours se terminer comme cela? Tout d'abord, je ne travaille pas pour une agence. Je travaille pour le Bureau Fédéral d'Investigation. Nous faisons respecter la loi, pas de l'espionnage. Quant aux suspects auxquels tu fais référence, typiquement, ils sont arrêtés, passent devant un tribunal et s'ils sont jugés coupables, ils sont remis au système carcéral, dit Cathy.

-- D'après toi, combien de suspects passent réellement devant la cour?

Cathy secoua la tête avec irritation.

-- Manifestement assez pour maintenir notre système judiciaire saturé. répondit-elle vivement. Regarde, toi et moi savons bien que les suspects meurent parfois lorsqu'ils sont appréhendés, lors de l'interrogation, ou pendant la garde-à-vue, et ce pour un certain nombre de raisons et pas seulement à cause de mauvais traitements. Mais même ainsi, nos prisons les plus dures, nos interrogatoires les plus rudes, en aucun cas ne ressemblent aux pogroms de la Malaisie ou du Congo.

Robert secoua la tête.

-- Cathy, Cathy. Écoute, si jamais tu veux grimper les échelons du FBI, tu vas devoir comprendre comment les choses marchent réellement. Les platitudes sur les procès équitables sont bonnes pour l'opinion publique, mais toi et moi savons que beaucoup de gens que nous arrêtons n'entendent jamais leurs droits Miranda et qu'ils mettent encore moins les pieds dans un tribunal.

-- Dans mon pays, si répondit Cathy. Je passe pas mal de temps à témoigner devant la cour pour être sûre qu'ils payent pour leurs crimes.

-- Ton gouvernement n'estime généralement pas nécessaire d'éliminer les petits criminels que vous arrêtez, continua-t-il, mais crois-moi, ton FBI n'éprouve pas plus d'hésitation que mon agence à expédier ceux qui semblent représenter un danger pour votre société ou votre gouvernement. Nos métiers diffèrent seulement en ordre de grandeur, pas en substance.

-- J'ai du mal à te croire.

-- Les subversifs de l'autre jour, à Seattle, sont maintenant soit morts, soit en interrogatoire longue durée. Si ça ne suffit pas à te convaincre, je ne sais ce qu'il te faut.

Cathy devint blanche.

-- Tous morts, ou presque comme si?

-- J'ai regardé leurs statuts ce matin, lui confirma-t-il.

Cathy était horrifiée.

-- Ce n'était pas une opération de Double Eye, dit-elle choquée. Seattle est dans la juridiction du Bureau, pas la tienne! Tu n'avais aucun droit!

-- Tu n'as donc rien écouté de ce que je t'ai dit? répondit Robert. Toute l'opération a été menée par ton Bureau! Tu ferais mieux de laisser de côté ta naïveté, ou tu ne seras jamais capable de faire ce qu'il faut pour boucler cette enquête.

Cathy était devenue silencieuse. L'histoire du FBI n'était pas un conte de fées. Les excès de ses fondateurs, et les horreurs de la guerre contre le terrorisme étaient deux exemples de ce qui arrivait lorsque le Bureau se perdait en chemin et allait au-delà de ses attributions. Mais des massacres à grande échelle de dissidents politiques? Elle était trop fatiguée pour y croire. Soit Robert était quelqu'un qui ne supportait pas de perdre la face et était prêt à raconter n'importe quoi pour la déstabiliser, ou alors il essayait de la manipuler de telle manière qu'elle puisse accepter certaines actions qu'elle n'aurait jamais laissé passer autrement. Elle se remémora l'avertissement de Bryant, et se demanda quels pouvaient être réellement les objectifs de Robert.

Ils tournèrent dans une rue bordée de devantures banales de magasins à un ou deux étages, la plupart d'entre elles ayant l'air abandonnées depuis des décennies. Une façade délabrée présentait un large écriteau en métal, peint à la main.

-- Le Calice Souillé.

-- C'est notre club, annonça Robert, encore souriant.

Cathy jeta un coup d'\oeil aux murs ébréchés et au métal rouillé.

-- Pas d'entrée sur les côtés, remarqua Cathy, Allons voir à l'arrière.

Robert tourna à gauche dans une plus petite rue latérale, ralentit et tourna encore à gauche dans une allée étroite.

-- L'embarcadère, la porte du fond et les issues de secours offrent des sorties depuis les deux étages, commenta Robert. Nous n'avons aucun moyen de surveiller les deux espaces adjacents sans attirer l'attention, mais il serait bien de garder un \oeil à l'intérieur sur les portes qui permettent de passer d'un côté à l'autre. On en a vu assez?

Cathy acquiesça et Robert conduisit jusqu'au bout de l'allée et tourna à nouveau vers la gauche.

-- Direction l'hôtel, alors.

-- Pas d'objection.

Thomas Tempé 2008-11-30