Le piège se referme

Superstitions, bigotismes, cagotismes, préjugés, ces larves, toutes larves qu'elles sont, sont tenaces à la vie, elles ont des dents et des ongles dans leur fumée, et il faut les étreindre corps à corps, et leur faire la guerre, et la leur faire sans trêve, car c'est une des fatalités de l'humanité d'être condamnée à l'éternel combat des fantômes. L'ombre est difficile à prendre à la gorge et à terrasser. Victor Hugo, Les Misérables, C.E. 1862

Mercredi, 10 octobre 2057 - 10h25 Métadate: 2.549-7$:$94$:$000 kD

-- Je pensais que nous étions d'accord pour que j'aie accès à toutes les données que Double Eye possède sur cette affaire. Cathy se tenait derrière Robert, les mains sur ses lèvres. Elle n'aimait vraiment pas utiliser les bureaux de Double Eye à Washington comme quartier général; mais comme les communications du FBI étaient très certainement compromises, elle n'avait rien de mieux à proposer. Maintenant, toutes les demandes devaient passer par Robert. C'était son terrain, ses hommes, ses données -et il semblait qu'il lui cachait quelque chose.

Robert, comme à son habitude, referma son datapad et pivota pour lui faire face.

-- Je suis d'accord, mais tu y as accès. Tu as été pleinement accréditée par l'Intelligence Internationale, Cathy. Tu as le même niveau d'autorisation que moi.

-- Dans ce cas, tu pourrais m'expliquer ça? Cathy pointa son datapad vers le mur. Un écran panoramique s'alluma, affichant un maillage tri-dimensionnel assez élaboré, des connexions inter-personnelles que les suspects avaient pu avoir avec n'importe qui d'autre. Il se repliait sur lui-même, en un univers fermé de relations, qui semblait n'être connecté au monde extérieur absolument nulle part.

-- Bon sang! Robert se pencha en avant. Est-ce que c'est ce que je crois?

-- Une représentation graphique des relations inter-personnelles, agrégées depuis les données que tu m'as fournies sur les suspects dans cette affaire. Données qui proviennent de l'Intelligence Internationale. Données, dont tu m'as assuré qu'elles n'ont pas été modifiées, ni filtrées.

Robert prit son datapad et appuya sur plusieurs touches.

-- La signature électronique correspond. Les informations que tu as reçues sont bien les bonnes, elles n'ont pas été modifiées.

-- Dans ce cas, c'est Double Eye qui a un problème avec ses méthodes d'acquisition.

-- Il semble, en effet. Pas étonnant que les arrestations diminuent. Robert fronça les sourcils et regarda de plus près le graphe. C'est absurde. Nous avons soixante-dix personnes dans notre base d'exemple. C'est impossible qu'elles soient aussi isolées que ça.

-- Même les cultes religieux primitifs ou les ermites ont plus de contacts avec la société, acquiesça Cathy.

-- Avec les grandes surfaces, les compagnies de services, etc ... acquiesça Robert. Tu as raison, il y a un problème avec ces données.

-- Double Eye devrait élargir son champ de recherche, dit Cathy. L'historique complet de crédit, pas la version élaguée qu'on en a. Profils génériques, historique de la famille, des résidences, des emplois occupés.

-- Personne ne peut avoir un champ de recherche aussi large que nous, soupira Robert. Je vais vérifier avec l'Intelligence de Regroupement, mais je suis pratiquement sûr qu'ils vont me confirmer les données.

-- Sois sûr qu'ils vérifient les données d'une autre façon. La dernière chose dont on ait besoin est d'une équipe incompétente, qui essaye de couvrir ses fautes en nous laissant un jeu de données incomplet.

-- Exact! Robert ouvrit son datapad. Connectez-moi avec l'Intelligence de Regroupement. Il fit une pause. Agent Scalli? C'est Robert Leahy. Écoutez, j'ai besoin que vous revérifiiez les données que vous nous avez transmises. Nous pensons qu'il y a un problème. Je sais, c'est exact. Bien, avertissez-moi dès que vous aurez les résultats. Robert referma son datapad. On devrait avoir la confirmation d'ici quelques heures.

-- Bien, j'ai du mal à croire que nos criminels aient réussi d'une quelconque façon à s'introduire dans toutes les bases de données du monde, à éditer leur historique de crédit, d'achats, et toutes les autres données gouvernementales et commerciales qui doivent exister sur eux, juste pour couvrir leurs traces.

Robert se frotta le menton pensivement.

-- Je pense que c'est tout-à-fait ce qui a pu se passer.

C'était théoriquement possible, bien qu'à la limite de l'impossible. Cela aurait nécessité des années, sans doute des décennies, d'efforts surhumains, et une perfection inhumaine aux moindres petits détails. Une seule erreur et tout le travail était réduit à néant.

-- Non, je n'y crois pas. En fait, plus Cathy y pensait, plus cela lui semblait impossible.

Robert haussa les épaules.

-- Tu n'arrêtes pas de dire qu'on sous-estime ce groupe depuis le début.

-- Double Eye a certainement sous-estimé leur capacité à se planquer après ce raid sur l'université. Qu'est-ce que ça nous a apporté? Soixante-cinq autres suspects, pour un peu plus d'un millier d'arrestations.

-- Oui, oui, tu me l'as rabâché des milliers de fois! dit Robert, énervé. Nous n'avions pas le choix. Ces gens ont réussi à bâtir leur marché de technologies illégales sans déclencher la moindre alarme. Ils opèrent certainement depuis des années autour de nous. Nous avions besoin de les secouer un peu.

-- C'est ce que tu sembles dire à chaque fois que cette enquête piétine. Cela cause plus de problèmes que ça n'en résout, en général. Par ailleurs, tu sais aussi bien que moi que d'après la théorie de la dynamique de conspiration, ces gens n'ont dû commencer leur commerce que depuis quelques mois au plus. Ils sont intelligents -trop intelligents pour ce qu'ils font- mais il ne sont pas surhumains.

-- Ils ont réussi à déjouer les plans de nos meilleurs agents! dit Robert avec une voix dure. Ils ont enlevé Viktor Strizak juste sous notre nez, avec moins d'un jour pour tout planifier! Ils ont apparemment réussi à s'introduire dans tous les entrepôts de données de la planète et supprimer toutes les traces qui pourraient les connecter entre eux. Ce ne sont pas des gens normaux qui sont capables de faire ça!

-- J'aimerais vraiment que tu oublies un peu Strizak! C'était une opportunité qui a échoué lamentablement. Oui, c'est rageant de se faire berner comme des débutants, mais remettre ça sans cesse sur le tapis ne fera pas avancer notre enquête. Pour ce qui est de l'idée d'éditer toutes les base de données partout dans le monde, je pense qu'il est nettement plus probable qu'ils aient édité une copie des données de Double Eye.

-- Mes gars sont en train de comparer avec la source de ces données. Robert pointa son datapad. Je sens que je vais hurler s'il y a plus qu'un seul octet qui n'est pas à sa place. En tout cas, il n'y a eu aucun signe qu'elles ont été modifiées. Surtout que le tout utilise un chiffrage quantique.

-- On est face à gens qui ont des techniques nettement plus avancées que les nôtres, lui rappela Cathy.

-- Je sais ça! Toujours est-il qu'il est plus probable qu'ils aient édité toutes les bases de données du monde, que d'avoir réussi à casser le système cryptographique de Double Eye. Nos suspects sont toujours contraints aux lois de la physique, après tout.

-- Ça élimine donc les deux possibilités, Robert...

Le datapad de Robert se mit à sonner.

-- Excuse moi, dit il en l'ouvrant. Oui? Vraiment? Cent pour cent de certitude? Qu'en est-il du manque de complétude... Oh, je vois. Oui, merci. Robert regarda à travers la fenêtre les algues et la boue de la rivière Potomac, luisant de reflets verdâtres sous le soleil de midi.

-- Alors?

-- L'intégrité des données ne semble pas compromise. Le problème vient des sources originales. Le bureau des crédits va sortir ses archives, mais vu le temps depuis lequel ils doivent couvrir leurs traces, il y a peu de chance qu'on apprenne quelque chose de nouveau.

Cathy s'assit, incrédule.

-- Je ne pensais pas que c'était possible.

-- Tu m'en diras tant de la dynamique de conspiration!

-- Cela n'a aucun sens, Robert! Le temps et les ressources qu'il faut...

-- Ils n'ont oublié aucun détail, Cathy. Pas un seul! Pour faire une chose pareille, aussi complète -c'est inhumain. C'est surhumain.

-- S'ils sont aussi intelligents, comment avons-nous pu nous en rendre compte? Pourquoi n'avoir pas planté des fausses pistes? Cela nous aurait fait tourner en rond pendant des semaines, voire des mois, peut-être même des années. Non, au lieu de ça, ils ont replié les liens sur eux-mêmes. Ce n'était pas brillant du tout comme idée. Ils ne sont pas surhumains.

-- Je ne sais pas, admit Robert. Peut-être ont-ils eu des années. Peut-être qu'ils n'étaient pas capables de créer de faux liens. Sans doute qu'ils ont seulement pensé à effacer les liens qu'ils avaient.

-- Toutes ces possibilités ne veulent dire qu'une chose, répondit Cathy. Ils n'ont pas pensé à tout. Si c'était le cas, ils nous auraient fait arrêter les mauvaises personnes.

-- Au lieu de ça, on est tombé droit sur un mur.

-- Exact. Nous savons ce qu'ils ont fait, même si on ne sait pas comment. On est peut-être face à un groupe bien organisé de mécontents assez inhabituel, mais une erreur pareille montre qu'ils ne sont clairement pas des génies.

-- Ils sont en tous les cas extrêmement plus compétents que la normale, Cathy.

-- Dans certains domaines, sans doute, mais pas dans l'ensemble. Toujours est-il que... tout cela ne tient pas vraiment debout.

-- Non, les sourcils de Robert se froncèrent profondément. On est en train de passer à coté de quelque chose d'important.

Ils s'assirent un moment, écoutant le bourdonnement calme de la ventilation du bâtiment. Robert brisa finalement le silence.

-- Peut-être que l'on regarde cela du mauvais coté. Le tuyau anonyme de Champaign qui nous a permis de faire nos premières arrestations, cette personne était plutôt bien renseignée, n'est-ce pas?

-- Oui, effectivement. Un initié, qui veut nous utiliser pour évincer un opposant?

-- Probablement. Si notre informateur savait qu'on avait récupéré quelques-uns de leurs appareils, et que nous allions en découvrir d'autres, le risque pourrait valoir cette peine. Surtout s'ils sont arrivés à manipuler nos données au point d'isoler ces gens en cellules.

-- Bon Dieu, Robert! On arrête pas de tourner en rond sur cette question. Un jour on pense qu'ils sont organisés en cellules révolutionnaires, la semaine suivante de nouveau en organisation hiérarchique centralisée. Laquelle est-ce?

-- Aucune. Les deux. Je ne sais pas. Des îlots de cellules coordonnées... Non, îlot n'est pas le bon terme. Super-cellules. Nous sommes face à une variation classique des cellules révolutionnaires, échelonnées pour inclure des centaines de personnes au lieu de quelques-unes. Compartimentées comme les cellules du modèle historique, mais très bien organisées en interne, avec un centre de commande très efficace au sommet.

-- Un conglomérat de groupes indépendants? Cathy s'avança, dessinant des cercles s'entre-croisant sur son datapad. Une organisation toute entière structurée avec des inter-connections entre les cellules. Intelligent. Elle fit une pause. Si tu as raison, cela pourrait aller bien au-delà de la mise à pied d'un clan rival. Ceux que nous avons arrêté pourraient représenter toute une faction politique.

-- Exact, C'est possible que nous ayons nettoyé le chemin de notre mystérieux informateur. Les arrestations que nous avons faites, les ont en fait aidés.

-- En les unissant sous un seul leader? Sans doute. Cathy s'appuya sur le dossier de chaise et massa son cou douloureux. On dirait que quelqu'un s'est joué de nous comme du violon proverbial.

Le visage glacial de Robert se durcit encore.

-- On doit trouver qui est cet informateur et le ramener ici. À n'importe quel prix.

Cathy soupira.

-- Je ne pense pas qu'il ait de l'importance. Pas pour notre vision d'ensemble de toute façon. Si on le capture, on ne découvrira qu'une autre super-cellule. Une sur combien? Si on veut vraiment porter un coup dur à cette organisation, il faut revoir notre approche.

-- Comme quoi?

-- Ces cubes cristallins. À chaque fois qu'on a mené une arrestation, ces appareils étaient branchés sur le port Internet. Ils sont clairement en communication avec les autres.

-- Évidemment. Nos meilleurs agents sont en train d'essayer de déchiffrer leur trafic.

-- Les résultats se font attendre, répondit Cathy. Mais laisse-moi deviner. Vous avez trouvé qu'ils utilisent un système de chiffrage à clé unique, qu'aucune cryptanalyse ne pourra déchiffrer. Ils doivent aussi enterrer leur données avec de la stéganographie, les cachant dans les flux vidéo, ou ce genre de chose.

Robert acquiesça.

-- Nous pensons qu'ils utilisent des clés à usage unique encodées avec des particules quantiques. Même si nous identifions leur trafic, il n'y a même pas de modèle théorique pour les décoder. Et même si nous essayons, le simple fait d'intercepter les données les avertira de notre surveillance.

-- L'analyse du trafic ne montre aucune origine ou destination évidente?

-- Même pas le moindre indice. Ils semblent émettre de partout, dans tous les sous-réseaux de l'Internet.

-- As-tu essayé les transformées de Fourier et l'analyse spectrale sur les échantillons?

-- Oui, confirma Robert. Il n'y aucune caractéristique identifiable pour les différencier du trafic normal. Même une éventuelle recherche dans tous les systèmes connectés au net ne semble pas suffisante pour leur mettre la main dessus.

-- Ça serait un peu trop drastique comme solution, répondit Cathy. Sans doute impossible, même. Est-ce que ton équipe a tenté une analyse temporelle?

Robert secoua la tête.

-- Je vais voir si tu peux avoir l'autorisation de lire les rapports préliminaires, comme ça tu pourras voir par toi même. Mais pour répondre à ta question, non, je ne crois pas.

-- Ça serait bien, sachant qu'on est sensés être partenaires dans cette petite aventure. Qu'est-ce que tu avais dit tout à l'heure? Quelque chose ayant un rapport avec le même niveau d'autorisation?

-- Pour les données brutes, oui. Nos techniques d'exploration sont un peu plus sensibles. J'essaie d'obtenir les autorisations, mais tu sais aussi bien que moi comment sont les bureaucraties. Qu'est-ce que tu as exactement en tête avec ton analyse temporelle?

-- Notre problème, c'est d'identifier quelle partie du trafic circule entre ces gens, et laquelle est juste du bruit sans intérêt. On doit faire ça sans rien savoir du contenu des communications en question, d'où elles viennent et où elles vont. Mais on sait que ces communications ont un sens pour ceux qui les utilisent, elles doivent provenir d'une conversation plus large. Ça implique un flux bidirectionnel dans quelque chose qui se rapproche du temps réel pour permettre une communication efficace.

-- Oui, mais comment comptes-tu trouver ça parmi tout le bruit?

-- Imagine l'Internet tout entier comme une collection de gros conteneurs connectés entre eux par des tuyaux élastiques, qui s'élargissent ou se rétractent pour s'adapter à ce qui pourrait y circuler. On n'a aucun moyen de savoir si c'est de l'eau, du carburant ou de la morphine qui transite de l'un à l'autre, mais on peut mesurer précisément combien il en transite entre chaque à un moment donné. Des esquisses de communications bidirectionnelles vont émerger au bout d'un moment, qui vont nous montrer les chemins critiques et leurs extrémités.

-- Tu as déjà fait ce genre d'analyse avant, dit Robert. Dans l'affaire des activistes Freenet.

Cathy acquiesça.

-- Freenet fait à peu près la même chose: partager des données anonymement entre des n\oeuds éparpillés, le tout chiffré avec des clés de classe militaire, qu'il faudrait des siècles pour décoder avec nos meilleurs ordinateurs. Suivre les données dans le domaine spatial est pratiquement impossible, mais lorsqu'on analyse sur le temps, la localisation des n\oeuds actifs devient évidente, même si le contenu ne l'est pas.

-- Je vais essayer de te faire suivre l'information immédiatement, avec un accès sur nos outils d'analyse, même si je dois lécher les bottes de mes supérieurs en personne. Je suppose qu'un poste à Double Eye ne t'intéresse toujours pas?

Cathy rit.

-- Pas la peine de promettre la lune à tes supérieurs pour le moment. Ce problème est bien plus complexe que Freenet. D'une part on ne connaît rien du protocole qu'ils utilisent, et d'autre part on n'a encore localisé aucun n\oeud avec certitude. On devra commencer notre analyse par des liens potentiellement suspects, identifier les plus probables, écarter ceux qui le sont moins, et rassembler les routes un saut à la fois. Ça va prendre du temps et sera loin d'être probant, sans parler des fausses pistes, avant de produire les premiers résultats .

-- Sans importance, sourit Robert. tu as fait plus durant cette séance de remue-méninges, que notre équipe de soi-disant experts n'en a fait en une semaine. En fait, il se pourrait que ce soit justement le détail dont nous avions besoin pour avancer une bonne fois pour toutes dans cette enquête.

Thomas Tempé 2008-11-30