Le paradis est supposé être un endroit parfait. Pourtant, il a
connu une guerre (Révélation 12
7). Comment peut-il y avoir eu une
guerre dans un endroit parfait, et si ça c'est passé auparavant,
qu'est-ce qui empêcherait que ça se reproduise? Pourquoi voudrais-je
aller dans un lieu où une guerre pourrait survenir? N'est-ce pas
exactement ce à quoi j'essaie d'échapper?
C. Dennis McKinsey
Mardi, 16 octobre 2057 - 9h45, heure de Chicago Métadate:
2.722-7
10
744 kD nouvelle époque
Le docteur Nolen tourna la tête paresseusement, le regard perdu dans
la chambre à coucher. Son cluster de n
uds se tenait au pied de son
lit, une collection de cubes dorés, semblables à des blocs de verre.
Sur son bureau, à sa droite, se tenait un n
ud de génération trois,
sa forme cylindrique bleutée luisant légèrement dans la pénombre.
Il détestait le réel. Il détestait chaque rétrochargement, chaque retour à cette dure et implacable réalité, où le monde refusait obstinément de céder à sa volonté et de se façonner selon ses caprices.
C'était avec une résignation morose que le docteur Nolen prenait fastidieusement soin de son entretien physique. Non qu'il aimât le faire, mais depuis le jour où Prime l'avait pratiquement dépouillé de son corps, il était devenu très pointilleux sur ce point. Malgré le peu de temps qu'il y passait, c'était bien son corps qui faisait de lui une personne humaine. Sans lui, comme sa copie Prime et toutes les copies éphémères que la communauté employait pour faire la maintenance de leurs corps, il ne serait rien d'autre qu'un logiciel. Pour Nolen, cela n'avait aucune importance que ces copies fusionnent avec leur original après chaque rétrochargement, même une séparation d'une heure impliquait un trop grand risque. La copie pourrait choisir de ne plus se réunir, ou pire, de garder le corps pour elle, l'isolant dans le monde virtuel sous forme logicielle. Il ne créerait jamais un autre Prime, un autre sosie, qui prendrait sa place et retournerait tout le monde contre lui.
Maugréant, il réussit à s'asseoir lentement, retira les couvre-lits et enleva précautionneusement son cathéter. La poche d'urine était à moitié pleine, et son corps réclamait avec insistance une vidange plus complète.
Dans la salle de bain, il s'assit sur les toilettes et feuilleta péniblement les pages du journal local de la semaine passée. Il s'était autrefois engagé dans la vie universitaire, mais maintenant, il se sentait complètement déconnecté. Il essaya d'ignorer les rides qui se faisaient toujours plus profondes, alors qu'il se rasait, mais au fond de lui il se sentait usé et vieux.
Lentement, prudemment, il descendit l'escalier et traversa le salon, dépassa la salle à manger pour enfin se rendre à la cuisine. Il sortit du placard une préparation instantanée qu'il mit à chauffer et s'assit devant la petite table de cuisine. Il passa sa langue sur ses lèvres sèches et se rappela soudain qu'il lui fallait boire. Il se leva et se dirigea prudemment vers le lave-vaisselle, en retira un verre propre, puis, s'avançant tout aussi prudemment vers le réfrigérateur, vida ce qu'il restait d'une bouteille de Nutrition Plus.
Il est temps d'aller faire les courses, pensa-t-il en buvant. Son repas était maintenant prêt. Il retira le couvercle: poulet au soja, avec une jardinière de légumes: ce qui semblait être des carottes et des épinards, mais était probablement préparé avec une combinaison ingénieuse de tofu et de pigment orange. Une salade qui était censée ressembler à de la laitue, mais qui avait plus le goût du chou, sans en être vraiment.
Il mangea lentement, méthodiquement, les senteurs lui rappelant vaguement quelques souvenirs. De temps en temps, il buvait une rasade de Nutrition Plus, jusqu'à ce que son verre soit vide. Pas grave. Il ferait une commande en ligne avec le service de livraison à domicile, une fois qu'il serait à nouveau transchargé.
Après son repas, le docteur Nolen marcha jusqu'au salon, où il commença son exercice physique. D'abord une série d'abdominaux, cinquante. Puis vingt minutes de marche rapide sur son tapis roulant, suivies d'un quart d'heure de FleXisizer, travaillant ses bras et sa poitrine. Enfin, une série d'étirements musculaires pour relaxer son corps, un dernier verre de SportsMan et il se dirigea lentement vers sa salle de bain à l'étage.
La douche était chaude et plaisante, sans doute la seule activité
qu'il appréciait lorsqu'il était dans le réel. Une demi-heure passée sous
les vapeurs d'eau lui avait donné une nouvelle envie d'uriner. Ce
détail réglé, son corps séché, ce qui restait de ses cheveux
coiffés convenablement, il mit des sous-vêtements frais et se sentit
prêt pour quitter le réel jusqu'au lendemain. Il venait de passer une
heure et demi pour la maintenance de son corps. Cinquante circadiens,
tels que mesurés par la communauté. Dix-huit pour lui, qui utilisait
des n
uds plus anciens. Toujours était-il que dix-huit jours
étaient loin d'être négligeables. Ces voyages dans le réel pour
maintenir son corps lui faisaient perdre énormément de temps de
l'autre côté.
Avec comme une sorte d'anticipation, quelque chose proche de
l'impatience, le docteur Nolen enfila le filet argenté sur sa tête.
Les brins supra-conducteurs se réchauffèrent jusqu'à la température
corporelle en une fraction de seconde, formant une toile au maillage
extrêmement fin et à peine remarquable autour de son visage, comme
s'il s'agissait d'une seconde peau. Il remit délicatement son cathéter
en place, s'étendit à nouveau sur ses coussins, remonta les
couvre-lits jusqu'à son menton et donna silencieusement l'ordre au
n
ud d'initier la procédure de transchargement.
Rien ne se produisit.
Qu'est-ce qu'il se passe encore? dit-il presque doucement.
Il donna encore une fois l'ordre de transchargement, anticipant la brève sensation d'endormissement qui marquait l'entrée en coma anesthésique. Rien. Silence radio.
Le docteur Nolen retira le lien neuronal de son crâne et se rassit.
Avec calme et précaution, il enleva son cathéter, puis commença à
vérifier chaque lien, chaque composant matériel, commençant avec le
lien neuronal lui-même. Tout semblait en ordre, tout comme le cluster
de n
uds et leurs liens, ainsi que le lien vers Internet. Pareil
pour le n
ud de troisième génération, qu'il utilisait comme un
simple calculateur. Un plantage système? Ça l'aurait étonné, ces
ordinateurs étaient bien plus fiables que n'importe quel autre sur
cette planète.
Il vérifia chaque connexion à nouveau, puis chaque n
ud, un par un.
Aucun signe de dysfonctionnement. Il décida de lancer quelques tests
plus approfondis. Nettoyant auparavant la poussière accumulée sur le
clavier, il alluma son PC et démarra l'outil de diagnostic des n
uds. Cela lui rappela les premiers temps dans son laboratoire,
lorsqu'il travaillait encore avec Marguerite et Kyle, avant qu'ils ne
le désavouent, préférant un piètre morceau de logiciel à leur propre
professeur. Bande d'ingrats!
Il analysa chaque n
ud, tour à tour, diagnostics qui testaient
pratiquement toutes les fonctions possibles et qui prenaient quasiment
un demi circadien dans l'espace-temps du n
ud. Chacun des tests
s'était déroulé avec succès.
-- C'est impossible. Le docteur Nolen n'était pas vraiment sûr de ce qui le surprenait le plus: le fait qu'il parlait tout bas, ou combien sa voix lui paraissait enrouée. Il s'éclaircit la gorge et analysa une nouvelle fois le rapport de l'outil de diagnostic.
L'icône clignotante en bas de son écran, signalant l'arrivée d'un courriel, attira finalement son attention. Il hésitait entre le lire ou d'abord trouver quel était le problème avec la procédure de transchargement. Mais il devait être arrivé depuis qu'il s'était rétrochargé. Étant donné le peu de correspondance qu'il recevait ces derniers temps, il était relativement impatient de le lire. De toute façon, son impatience le distrairait et ralentirait ses capacités à résoudre ce problème, se dit-il, ce qui retarderait encore plus le moment du transchargement. Il cliqua donc sur l'icône.
[DÉBUT DU MESSAGE SIGNÉ PAR GPG] Métadate 2.728-5$:$20$:$00 Marguerite L'Beau, Prime Du groupe Stratégie Docteur Nolen, Votre architecture mentale a été modifiée de telle manière qu'elle ne soit plus compatible avec la procédure de transchargement. Qui plus est, les connaissances spécifiques que vous avez gardées sous forme biologique concernant la procédure de rétrochargement, la construction de noeuds autonomes, et la théorie de l'architecture de l'esprit ont été supprimées pour éviter une récidive des atrocités que vous avez déjà commises. Le réel est votre monde maintenant. Puissiez-vous trouver la paix ici. Marguerite L'Beau, Michael Forest, Kyle Tate, et Prime, représentants la communauté autonome. PS: Prenez bien note que vous ne pourrez désormais plus entrer en coma anesthésique. Si jamais vous deviez en avoir quand même besoin, informez votre médecin qu'il faudra utiliser des anesthésiques chimiques à la place. [FIN DU MESSAGE SIGNÉ PAR GPG] [Attachement: GNU Privacy Guard (GPG) Signature] [Attachement: Détail des mémoires du docteur Nolen] [Attachement: Journal du système d'exploitation] [Attachement: Transcription de l'audition]
Le docteur Nolen hurla, un terrible son qui blessa ses cordes vocales
inutilisées depuis si longtemps. Il était comme enragé, frappant son
n
ud de troisième génération avec son poing, puis il le lança
violemment contre le cluster de n
uds de première génération, au
pied de son lit. Il remarqua à peine les fissures qui déchirèrent le
cristal bleu azur quasi parfait du n
ud, ou les craquelures qui
apparurent sur les n
uds de première génération qu'il avait
frappés. Il fut surpris par sa force, lorsqu'il s'empara de sa chaise
et la lança en plein dans le cluster de n
uds, les éparpillant au
pied de son lit, et qu'il les écrasa méthodiquement un par un, jusqu'à
ce qu'il ne reste rien d'autre que des débris de cristal doré qui
jonchaient le sol de sa chambre. Le n
ud de troisième génération
était plus problématique, protégé comme il était par une coque en
diamant. Il tenta de l'écraser à plusieurs reprise contre le sol, mais
abandonna finalement, voyant que le cristal ne montrait aucun signe de
fracture.
Le docteur Nolen s'affaissa lentement parmi les débris et se retenant contre le pied du lit, il commença à pleurer amèrement.
Thomas Tempé 2008-11-30