Pourquoi devrais-je craindre la mort? Si je suis, la mort n'est pas. Si la mort est, je ne suis plus. Pourquoi devrais-je craindre ce qui ne peut exister pendant que je suis? Épicure, 300 avant J.C.
Mardi, 16 octobre 2057 - 13h04, heure de Chicago Métadate:
2.733-1
06
597 kD nouvelle époque
Le docteur Nolen semblait avoir finalement pleuré toutes les larmes de
son corps. Ils l'avaient banni du paradis, lui avaient refusé
l'immortalité qu'il avait aidé à créer, avaient osé le juger, celui
qui par son travail avait permis que leur vie dans le virtuel soit
possible. Maintenant il n'était plus qu'un simple mortel. Pendant un
certain temps, il resta assis au milieu des décombres de ses n
uds,
qui hébergeaient autrefois son esprit. Il jeta un regard absent à
l'écran. L'outil de diagnostic tournait en boucle, rapportant un
succès à chaque fois. Il remarqua que le courriel qu'il venait de lire
n'était plus là. Auto-effaçable, évidemment. La communauté n'aurait
pas pris le risque de laisser une trace sur son PC.
Il sentit une nouvelle détermination naître en lui. Il alla vers son PC pour voir s'il n'y avait pas un moyen de restaurer une partie des informations, porter un dernier coup dur à cette communauté clandestine. Les démasquer tous et laisser le gouvernement faire le reste. Marguerite serait facile à repérer, elle vivait juste à côté. Il y en avait certainement encore d'autres. Une fois que le FBI serait au courant de leur activité...
Pourquoi diable l'outil de diagnostic continuait-il à reporter un succès?
Il regarda de plus près l'écran. Des icônes vertes défilaient,
indiquant que tout fonctionnait normalement. Il regarda les éclats
dorés étincelant qui jonchaient le sol. Un n
ud de troisième
génération se trouvait au milieu des débris, mais il n'était pas
connecté, ni même allumé. L'outil de diagnostic voyait quelque chose
d'autre.
-- Un autre n
ud sur mon réseau privé? murmura-t-il,
relisant plus en détail le rapport du diagnostique. Le n
ud numéro
9 continuait de signaler une activité. Puis, tout d'un coup, il eut
comme un éclair de lucidité. Prime, grogna-t-il, ses lèvres se
transformant en un sourire féroce.
-- Je sais que je t'ai manqué, Prime, mais utiliser Internet comme ça est un risque insensé, dit Marguerite, prenant une autre rasade de vin, en regardant la ville. La silhouette de la tour Eiffel se détachait d'un glorieux ciel rouge et pourpre au soleil couchant. Même avec les nouvelles techniques stéganographiques, on ne peut pas se permettre de rester connecté aussi longtemps.
Prime
découpa soigneusement une portion de son filet
mignon.
-- Cent cinquante millicircadiens -quatre heures subjectives- reviennent à moins d'une minute dans le réel. Je pense qu'on a tout le temps de savourer cette soirée.
-- Je pense vraiment qu'on doit arrêter ça, plus de rendez-vous clandestins après cette nuit. Pas tant que le nouveau réseau n'est pas opérationnel.
-- C'est juste que c'est déprimant de ne pas pouvoir se voir
comme ça. Être loin de toi m'est insupportable, dit
Prime
. Mais tu as raison, bien-sûr. Il ne vaut mieux pas
que cela devienne une habitude.
-- Je sais que c'est difficile, surtout qu'on ne sait pas où en sont les autres.
-- Ça peut nous rendre malades! Je me demande sans cesse où en est le groupe astronautique.
-- Ça n'est pas plutôt le domaine de recherche de ton
alter-ego, celui qui s'est castré l'esprit, Prime
?
Prime
haussa les épaules.
-- Ce n'est pas parce qu'un autre moi s'est modifié à un point aussi extrême que je ne partage pas les mêmes intérêts avec le même enthousiasme.
-- Tant que ça ne va pas plus loin...
-- Si seulement on avait construit notre réseau plus tôt! On aurait évité tous ces délais.
-- J'applaudis des deux mains pour ta perspicacité, dit Marguerite, faisant tourner son vin dans son verre. La solution catalytique à toujours été en forte demande, mais en faible disponibilité.
-- Ouais, dit Prime. On a toujours des priorités plus pressantes. Bon sang, même maintenant, c'est ce qui me rend aussi agité.
-- Alors modifie ton état émotionnel en conséquence et profite du dîner.
Prime
acquiesça et sourit.
-- Voilà, c'est fait. Toute
agitation a été suspendue, dit-il en grimaçant. Je laisse
désormais à Prime
le soin de s'inquiéter à notre place.
Marguerite en rit.
-- Tant mieux pour toi. S'il se sent vraiment
inquiet, peut-être s'enverra-t-il lui-même en pièce jointe d'un
courriel vers un n
ud en Australie. Comme ça, tu pourras avoir le
n
ud pour toi tout seul.
-- En fait, techniquement je suis la copie de secours. Qui plus est, même compressé, il aura besoin de quarante à cinquante exaoctets. Je crois que ça ne passera pas inaperçu, et il n'y a aucun flux vidéo assez long pour y dissimuler autant de données. Dans tous les cas, il lui faudra beaucoup plus de temps pour se transférer que d'attendre que le nouveau réseau soit en place.
Marguerite fit une grimace.
-- C'était une blague, Prime. Je sais comment tout ça fonctionne.
-- Désolé.
-- Mais sérieusement, je n'ai jamais aimé que vous utilisiez
tous les deux le même n
ud. À quoi sert une copie de secours, si
elle se trouve sur le même matériel que la copie originale?
-- Je sais. J'aurais dû me transcharger dès le moment où je me suis échappé des griffes de Nolen. Maintenant, c'est trop tard. Tant que le nouveau réseau n'est pas terminé, je suis coincé.
-- Promets-moi que tu iras sur un nouveau n
ud dès que le
réseau sera opérationnel.
-- Ça sera la première chose que je ferai.
-- Bien, dit Marguerite, en mordant dans un morceau de pomme
de terre au beurre. Je me sentirai déjà beaucoup mieux lorsque
ta copie se trouvera sur un autre n
ud, et de préférence dans un
autre hémisphère.
-- Tu veux nous éloigner aussi loin que possible? dit
Prime
avec un clin d'
il. Jalouse?
Marguerite rit.
-- Loin de là. Mais je crois dur comme fer aux sauvegardes. Maintenant qu'on est sur le point d'avoir la bande passante suffisante, on devrait tous avoir une copie de nous-même, stockée de manière redondante tout autour de la planète.
-- Il faudra beaucoup de n
uds.
-- Et alors? On devra le faire de toute façon. Peut-être
seulement des copies statiques, pour conserver les ressources des
n
uds. Le stockage coûte moins cher que la puissance de calcul.
-- On se sent tous vulnérables, Marguerite, surtout après les
arrestations en masse qu'il y a eu ces derniers jours. Mais on a
disparu d'Internet -cet interlude romantique mis à part. Plus
personne n'a été arrêté et personne d'autre n'a perdu son corps
depuis. Je pense qu'on peut se détendre un peu et reprendre nos
projets. Par ailleurs, dit-il en souriant, je ne suis pas
tant sa copie de secours, que la tienne. Je suis là pour te rendre
heureuse, cela me rendra heureux aussi, et Prime
par la même
occasion.
-- Tu changes de sujet, l'accusa Marguerite.
Prime
leva les mains, comme pour se rendre.
-- Je plaide
coupable. Je pense que ton idée de conserver une copie sur différents
n
uds est une bonne idée. Tu devrais en faire part au groupe
stratégie dès qu'on sera de nouveau ensemble.
-- Je pourrais te faire de la place sur mon n
ud, Prime,
suggéra Marguerite. On pourrait s'échanger nos copies
maintenant.
Prime
secoua la tête.
-- On sera de nouveau connectés
demain. J'ai tenu aussi longtemps sur un seul n
ud, je pense que je
pourrai tenir encore un jour de plus.
Elle se pencha pour atteindre le bout de la table, et prit la main de
Prime
.
-- Sais-tu quand j'ai su que Prime
n'était plus
vraiment un humain?
Prime
secoua la tête.
-- Lorsque j'ai appris qu'il avait abandonné son rôle dans
notre relation. Aucun homme n'aurait été capable de surmonter sa
jalousie et son ego au point de créer une copie de lui-même pour
s'occuper de ses affaires de c
ur à sa place. J'ai tout de suite
senti quand tu es venu, que c'était toi qui étais encore humain dans
ton c
ur, et pas lui.
Prime
écarta sa main.
-- Prime
t'aime beaucoup, et pas
juste pour le coté physique.
-- J'ai beaucoup de mal à le suivre dans les chemins qu'il prend, répondit Marguerite. Il est tellement passionné pour des choses si ésotériques, et si absent pour des choses toutes simples.
-- C'est vrai, il est différent. Il n'est probablement plus comme la plupart d'entre nous, mais ça ne veut pas dire qu'il t'aime moins.
-- De la même manière que j'aime les pâtes, ou que tu aimes Bach? Ou de la manière que quelqu'un aimerait son animal domestique?
Prime eut un petit rire.
-- Non, c'est un amour tout ce qu'il y a de plus humain.
-- C'est lui qui t'a dit de dire cela, n'est-ce pas?
-- On s'est échangé des engrammes. Tu serais surprise de savoir ce que l'amour peut rapprocher, Marguerite. Cela pourrait être la seule chose qui nous rapprochera de la nouvelle espèce.
-- La nouvelle espèce?
Prime
acquiesça.
-- Si jamais nous décidons d'avoir des
enfants, ici, dans le virtuel, ils auront beaucoup plus de chances de
ressembler à Prime
, qu'à nous. Est-ce que cela nous empêchera de
les aimer davantage?
Marguerite secoua la tête et sourit.
-- Non, répondit-elle. Elle
souleva ses lunettes et sourit en contemplant les yeux bruns de
Prime
. À ceux que nous aimons.
-- À ceux que nous aimons, acquiesça Prime
, approchant
son verre pour trinquer.
Avant que leurs verres ne puissent se rencontrer, celui de Prime
tomba soudainement d'où se trouvait sa main et se brisa contre la table.
-- Prime? appela Marguerite, en se levant. Prime?
Prime! Mais il ne restait qu'un vide pesant. Elle hurla son nom
encore un fois, horrifiée à la vue des résultats qu'elle venait de
recevoir. Il était parti, la couche réseau de son n
ud ne répondait
plus. Pleurant sporadiquement, elle fit disparaître le décor du
restaurant, le remplaçant par les écrans virtuels avec lesquels elle
fit tourner les outils de diagnostic réseau. Il n'y avait toujours pas
de réponse, pas même au niveau matériel. Cela ne pouvait
signifier qu'une chose: son n
ud avait disparu du réseau.
Finalement, elle s'effondra, ses cris de rage et de désespoir étouffés
par les larmes.
La surface transparente et brillante du n
ud de troisième
génération résista dans un premier temps aux assauts répétés du
docteur Nolen pour le pulvériser. Il se souvint que la communauté
avait recouvert ces appareils de fibres de diamant et de saphir,
construites molécule par molécule par... il maudit ses trous de
mémoire, se demandant encore une fois s'ils étaient dûs à la lobotomie
imposée par la communauté, ou juste un symptôme d'une intelligence
atrophiée. Il s'empara d'un petit marteau trouvé sur son bureau et
frappa l'une des faces du cube. Le bleu profond du n
ud demeurait
intact. Nolen jura encore une fois, puis remarqua le petit port de
données sur le coté du n
ud. Il le retira en faisant levier avec un
petit tournevis, qu'il inséra dans le trou contre le cristal hébergeant
l'être conscient. Il utilisa le tournevis comme un pic à glace, brisant
le cristal en fragments toujours plus petits. En moins d'une minute,
la structure interne du n
ud était réduite en poussière, du
sable indigo coincé dans une boîte en diamant.
Le docteur Nolen retourna à son bureau avec satisfaction, retournant
le n
ud et faisant écouler la poudre à travers le port de données.
Il contempla le disjoncteur, suspendu contre le mur et ne tenant plus
qu'avec les câbles. Il réparerait ça un jour, mais pour l'instant il
contemplait la petite pile de cristal, en souriant avec
contentement. Il ne restait plus rien de son ancien alter-ego,
autrefois si honni. Prime était maintenant parti, irrévocablement
parti, physiquement éradiqué de cet univers. Sifflant doucement pour
lui-même, il sourit avec soulagement et commença à balayer le tout
dans la corbeille.