Il y a ceux qui voient le système des brevets comme le berceau du capitalisme -le cocon où sont élevées les idées et les technologies nouvelles. Il s'agit là d'un mythe romantique. En réalité, les brevets sont des armes anti-compétitives extrêmement puissantes, et qui prolifèrent dangereusement. L'Office Européen des Brevets est une sorte de marchand d'armes privé en situation de monopôle, soutenu par les institutions publiques.
La prolifération des brevets a éliminé la compétition dans de vastes secteurs de l'économie, sans offrir d'avantage proportionné pour le public. Gary L. Reback, C.E. 2002
Mercredi, 13 octobre 2057 - 21h10, heure de Chicago Métadate: 2.766-9:81:597 kD nouvelle époque
Cathy Sinclair regardait défiler en-dessous d'elle un paysage crépusculaire où s'étiraient indéfiniment les ombres du moindre relief. Les cumulus teintés de bleu luisaient sous une lune trois-quart montante. Son datapad éteint gisait sur ses genoux. Elle envisageait silencieusement les conséquences d'un échec de son enquête, et avec elle, de sa carrière. Qu'il aille au diable, s'exclama-t-elle en son fort intérieur. Robert Leahy et ses gesticulations désespérées allaient souffler un vent de destruction sur les institutions politiques et légales du pays. Ensuite, il s'en irait sur une autre mission et Double Eye nous laisserait réparer les dégâts tout seuls. Dans l'esprit du public, l'image du FBI était toujours restée entachée par les excès de la guerre contre le terrorisme. Et là, en quelques jours seulement, Robert Leahy avait à lui tout seul réussi à faire bien pire, au vu et au su de tous. Le gouvernement et le Bureau mettraient des générations à regagner la confiance du peuple. Tout comme la guerre contre la drogue et la guerre contre le terrorisme, cette nouvelle guerre contre le piratage deviendrait synonyme d'excès et de répression politique.
Son datapad sonna. Excellent! Elle arracha son regard au paysage qui défilait, et tapota sur l'écran. Ses agent devaient être en place et tenir Marguerite L'Beau et son informateur anonyme sous surveillance.
Cathy cligna des yeux. Une jeune femme inconnue la regardait. La liaison était sécurisée, comme en attestait le code affiché en bas de son écran.
-- Je m'attendais à voir l'agent O'Malley, hésita Cathy. Qui pourriez-vous être?
-- Je ne suis pas du FBI. La jeune femme esquissa un sourire. Je fais partie de ce que vous pourriez appeler l'autre camp.
Le sang de Cathy ne fit qu'un tour.
-- Vous êtes l'un de ces marchands de technologies illégales que nous recherchons.
La jeune femme haussa les épaules.
-- Nos motivations sont tout sauf économiques. Mais oui, on pourrait dire que je représente un groupe qui fait usage de technologies avancées.
-- Vous réalisez que vous vous êtes rendus coupables de piratage de produits culturels et de violations de brevets, selon les lois fédérales et internationales?
-- Nous n'avons ni piraté de bâteau, ni privé quiconque de ses biens. Même en adoptant votre novlangue douteux, nous n'avons rien piraté, ni enfreint le moindre copyright.
-- Vos technologies n'implémentent pas de DRM, ni de dispositif anti-copie approuvé. Et au moins l'un de vos co-conspirateurs a hébergé un n
ud Freenet dans son appartement. Ce simple fait constitue une violation de copyrights.
-- Une violation de copyright? s'esclaffa l'inconnue. Si j'étais vous, j'examinerais d'un peu plus près ce fameux n
ud Freenet. Peut-être que votre informateur anonyme n'a pas caché ses traces aussi bien qu'il le pense.
-- Vous insinuez que c'est un coup monté?
-- Vous pensez sincèrement que nous nous risquerions à héberger un noeud Freenet public sur un serveur non-Palladium, non-TCPA, non-bridé? Et pour quel bénéfice, partager des séries TV à la noix avec des gens qui ne sont même pas de la communauté?
-- La communauté? Mais bon sang, qui êtes-vous?
L'étrangère sourit.
-- Vous m'identifierez bien assez tôt, même si ça ne doit vous mener nulle part. Mais ça aide d'avoir un nom, n'est-ce pas? Appelez-moi Marguerite. Je représente une communauté de citoyens libre-penseurs, d'artistes et de chercheurs qui souhaitent poursuivre leurs intérêts, en étant libérés du joug des restrictions étatiques imposées à la technologie. Un groupe qui n'a aucun intérêt à entrer en concurrence avec les acteurs industriels que vous défendez. Relaxez-vous. Votre précieuse économie planifiée n'est pas menacée.
-- Je vois...
-- Et vous êtes Cathy Sinclair, continua Marguerite, agent spécial du FBI américain, chargée de trouver et d'arrêter ceux qui ont réussi à inventer les technologies que même vos meilleurs scientifiques ne peuvent pas comprendre. Ce sont la peur de l'inconnu et cette insatiable soif de contrôle qui ont conduit vos supérieurs à usurper leur autorité, et à se plier aux désirs de cartels internationaux démesurément puissants, et dépourvus de légitimité.
-- Vous parlez de l'ONU, de Double Eye.
-- C'est bien cela. Dans le cadre de votre mission actuelle, vous faites équipe avec un individu pour qui vous avez développé une grande méfiance, initialement pour son appartenance aux services secrets de l'Organisation Mondiale du Commerce, et plus récemment lorsqu'il a dévoilé les aspects moins tendres de sa personnalité. Maintenant que l'on a repris la construction de camps de concentration à l'ancienne, sur le sol américain, pour la première fois depuis la guerre contre le terrorisme, vous avez aussi peu confiance dans ceux qui vous donnent des ordres que dans ceux que vous pourchassez.
Cathy était interloquée.
-- Je vois que vous avez fait vos devoirs.
Marguerite afficha un franc sourire.
-- Il est important que nous nous comprenions bien mutuellement, si l'on veut éviter l'escalade et empêcher ce qui serait un désastre pour les deux parties.
-- Et de quel genre de désastre parlez-vous?
-- Le genre de catastrophe humanitaire que Double Eye est en train de mettre sur pied alors que nous parlons. Des camps de détention, sur le sol des États-Unis. Des exécutions arbitraires, pour la première fois depuis quarante ans. Des raffles de civiles innocents pour la première fois depuis un demi-siècle.
Cathy grimaça.
-- Vous pouvez arrêter tout cela dès maintenant. Abandonnez vos technologies de contrebande et rendez-vous.
Marguerite secoua la tête.
-- Ce n'est pas une option. Nous ne reviendrons pas dans un environnement où nos recherches, nos pensées, notre imagination sont bridés par votre régime de propriété intellectuel arbitraire, où la connaissance humaine est un privilège exclusif, le discours une propriété privée, et où les cartels ont décrété la pénurie d'expression artistique pour améliorer leurs marges opérationnelles, au détriment du reste de l'humanité.
-- Épargnez-moi vos platitudes, s'exclama Cathy. Vous êtes tous les mêmes. Des grands discours sur la propriété intellectuelle, mais c'est vous qui volez le travail des autres.
-- Nous ne volons pas. Nous créons. Nous innovons! Nous avons créé des choses que vous ne pouvez même pas imaginer. Cathy, je vous parle de femme à femme. La situation est en train de devenir hors de contrôle. Nous devons faire une pause, et prendre le temps de réfléchir. Arrêtez vos recherche. Je peux vous promettre que nous ne pénaliserons pas votre économie. Nous ne copierons pas d'
uvres protégées, et ne rentrerons pas en compétition avec vos produits.
-- Peut-être, mais vous avez quand même violé des tonnes de brevets.
-- C'est possible, mais c'est en ré-inventant nous-mêmes. Nous n'avons copié personne. Est-il si inadmissible d'innover, dès lors que quelqu'un a déposé un brevet et obtenu un monopôle sur une idée?
-- Vous n'êtes pas au-dessus des lois.
-- Ces lois-ci sont injustes, Cathy. Vous-mêmes vous en rendez bien compte.
-- C'est faux! insista Cathy. Et ça ne change rien. Juste ou pas, vous devez obéir à la loi, comme tout le monde.
-- Je vous en prie, Cathy. Nous voulons juste qu'on nous laisse tranquilles, qu'on puisse vivre notre vie comme nous l'avons choisi.
-- Comme des légumes branchés sur des super-calculateurs?
Cathy se figea.
-- Pas comme des légumes.
-- Comme quoi, alors? Comme dieux de vos petits mondes virtuels? Comme personnages d'un jeu vidéo? Comme accros à vos émissions de télé sur amphétamines?
-- C'est le cas de quelques-uns, admit Marguerite. Mais la majorité des nôtres a choisi d'être plus que cela.
-- Plus quoi?
-- Plus tout.
Un frisson de peur remonta la colonne vertébrale de Cathy comme une colonne de fourmis. Marguerite laissa s'échapper un soupire attristé.
-- Je suis désolée que vous soyez aussi effrayée par ce que vous ne connaissez pas. C'est humain.
-- Donc vous n'êtes plus humains?
-- Bien sûr que nous sommes humains, Cathy. Ça n'est pas le problème. Votre partenaire est occupé à enfermer des milliers de personnes pour essayer d'attraper l'un d'entre nous par hasard, juste parce qu'il a peur qu'on soit un petit peu plus intelligents que lui. Et vous, avec toute votre rhétorique sur la constitution et les droits de l'homme, vous êtes en train de l'aider. Et vous savez pourquoi?
-- Assez! s'exclama Cathy. Je ne permettrai pas à des criminels de me juger.
-- Nous ne sommes pas des criminels, Cathy. Nous sommes juste des gens qui ont appris à développer leur potentiel.
-- Vous avez violé la loi. Surhommes ou pas, ça fait de vous des criminels.
-- Qui a parlé de surhommes?
-- Vous l'avez sous-entendu durant toute la conversation, fit Cathy. Votre attitude transpire la supériorité. Manifestement, vous vous considérez au-dessus des lois. Pourquoi pas également au-dessus de l'humanité?
-- Cathy, je vous en prie. Je ne suis pas là pour comparer nos intelligences. Je suis là pour empêcher une tragédie, pour votre peuple et pour le mien.
-- Vous n'êtes pas un peuple, vous êtes un gang de criminels ordinaires. Rendez-vous avant qu'il ne soit trop tard, et que les soldats de Robert aient frappé à la porte de tout le monde.
-- Nous ne pouvons pas nous rendre, Cathy. Mais nous pouvons vous offrir la détente. Vivre et laisser vivre. Nous disparaîtrons. Ce sera comme si nous n'avions jamais existé.
-- Cela n'est pas acceptable.
-- C'est pourtant la seule solution.
-- C'est faux! Rendez-vous! Arrêtez cette folie, et vite!
Les deux femmes se regardèrent sans rien dire. Finalement, Marguerite acquiesça tristement, et l'écran s'éteint. Cathy le fixa pendant plusieurs secondes, et referma son datapad pensivement.
Qu'attendait Marguerite en l'appelant? Qu'elle change de carrière? Qu'elle abandonne l'enquête en cours? Qu'elle la sabote? Qu'elle poursuive intentionnellement une fausse piste pour lui acheter du temps? La détente, voilà quelque chose qui se négocie entre gouvernements. En tant qu'agent du FBI, ce n'était pas à elle de l'accepter ou de la donner. Elle avait un travail à faire, une carrière à construire, des lois à faire appliquer, malgré tous les grands discours sur la liberté d'expression et la créativité bridée. Elle ne laisserait pas sa colère contre Robert et son dégoût pour ses méthodes l'empêcher de faire appliquer la loi. Marguerite avait clairement laissé entendre qu'ils s'étaient améliorés. Ils se considéraient comme supérieurs au reste de l'humanité, extérieurs à la société, au-dessus des lois. Et ça les rendait très, très dangeureux. Malgré son dégoût par rapport aux méthodes de Robert Leahy, il avait raison sur une chose: ces gens-là devaient être arrêtés à tout prix.
Thomas Tempé 2008-11-30