Trahison

Un chasseur Inuit demanda un jour à un missionnaire:

-- Si je ne connaissais pas Dieu et à sa volonté, irais-je en enfer?

-- Non, répondit le prêtre, pas si tu n'en avais jamais entendu parler.

-- Alors pourquoi m'en as-tu parlé? demanda l'Inuit. Annie Dillard, Pilgrim at Tinker Creek

Jeudi, 18 octobre 2057 - 11h25, heure de Chicago Métadate: 2.784-7$:$94$:$097 kD nouvelle époque

-- Docteur Eugène Nolen? Cathy dut plisser les yeux, malgré ses lunettes de soleil, essayant de discerner le visage derrière l'éclat qui se réverbérait sur la vitre de la porte. Il était courbé, paraissant bien plus vieux que ce qui était indiqué dans son dossier. Il entrebâilla la porte pour observer ses visiteurs; elle fut surprise de voir combien son apparence était négligée. Même sur la plus récente photographie, on ne voyait pas autant de rides et de cernes autour de ses yeux. Elle lui rappelait plutôt un patient sous méthadone qu'un professeur d'université.

-- Qui êtes-vous? demanda-t-il. Que voulez-vous?

-- Je m'appelle Cathy Sinclair. Je suis du FBI. Ces deux messieurs sont du département de la police de Champaign. Je voudrais vous poser quelques questions sur l'opérateur Freenet que vous avez dénoncé, ainsi que sur Marguerite L'Beau.

-- Jamais entendu parler d'eux.

-- S'il vous plaît, docteur Nolen, ne me prenez pas pour une idiote. L'appel téléphonique a été passé à partir d'un téléphone jetable, acheté par vous au dépanneur du coin de la quatrième avenue et de la rue Green. La géolocalisation de la puce SIM nous a montré que vous vous en êtes débarrassé dans une corbeille publique après avoir passé l'appel, et qu'il a fini sa course à la déchetterie locale. Dois-je continuer?

Le vieil homme eut un petit rire.

-- J'aurais dû me douter que vous viendriez un jour. Je ne suis plus aussi intelligent qu'autrefois. Vous êtes donc ici pour me poser des questions sur la communauté, je suppose.

-- Entre autres, oui.

-- Bien, pas la peine de retourner tout le Midwest. Venez, entrez. Tenez, prenez un siège.

Cathy entra en souriant tandis qu'il lui tenait la porte. La salle de séjour était étrangement petite, et le mobilier était démodé, composé essentiellement de produits bas de gamme qui imitaient le style du siècle dernier. Le genre d'objets qui fut populaire en son temps, il y a quinze ans, mais qui ne rapportait plus grand-chose sur le marché de l'occasion de nos jours. D'autant plus que l'on pouvait trouver nettement mieux et pour beaucoup moins cher auprès des artisans de Rio de Janeiro ou de Katmandou.

-- Désolé, je n'ai rien à vous offrir à boire... Je n'ai pas vraiment eu le temps de remplir mon réfrigérateur ces derniers temps.

Cathy sourit à nouveau.

-- Pas de problème, docteur. Vous aussi, vous laissez l'air conditionné allumé, n'est-ce pas?

-- Je n'ai jamais supporté la chaleur, admit le docteur Nolen. Mais, dites-moi plutôt ce que vous voulez savoir sur la communauté. Ou êtes-vous vraiment ici pour me questionner sur le n\oeud Freenet que vous avez confisqué il y a deux semaines? Fit-il avec un sourire narquois, comme pour la défier à continuer sa petite charade.

-- Pourquoi ne commencez-vous pas par me dire de quelle communauté vous êtes en train de parler.

-- Oh merde! Vous n'avez toujours pas trouvé? Même après que je vous aie livré un de ses co-fondateurs, ainsi qu'un n\oeud de troisième génération? De quoi avez-vous encore besoin? Une carte et une boussole? La communauté autonome, bien sûr. La communauté des petits merdeux ingrats, sa voix laissait imaginer toute l'aigreur qu'il pouvait ressentir à son égard.

Cathy acquiesça. Ça serait exactement de cette manière qu'un groupe d'anarchistes technologiques se serait appelé.

-- Donc, docteur Nolen, cette communauté autonome . Il s'agit d'une communauté de gens qui utilisent des équipements numériques pour améliorer leurs capacités cognitives, leur mémoire et ce genre de choses?

Le docteur Nolen gloussa.

-- C'est une façon de voir les choses. Une fois transchargée, une personne peut être aussi intelligente qu'elle le désire. Elle peut même excéder les capacités de son n\oeud, si elle veut échanger du temps contre de la puissance de calcul. Certaines améliorations valent largement le ralentissement.

Cathy secoua la tête.

-- Ralentissement? Est-ce que ralentir l'esprit de quelqu'un n'en ferait pas une personne moins intelligente, plutôt que plus? N'est-ce pas là l'intérêt de porter un assistant numérique collé à votre cerveau pour vous rendre sur-humain?

Le docteur Nolen secoua la tête.

-- Personne ne porte le moindre assistant, ma chère. N'avez-vous toujours pas compris? Lorsque vous vous transchargez sur un n\oeud, votre cerveau physique est mis en veille. La totalité de votre esprit, toute votre personnalité, est chargée dans une matrice cristalline de stockage moléculaire à état solide, avec une combinaison de circuits numériques et quantiques.

-- Il ne s'agit donc pas de réalité virtuelle? demanda Cathy. La personnalité toute entière est chargée dans un ordinateur?

-- Transchargée, oui. Chargée dans un n\oeud autonome, où vous pouvez penser cent fois plus que dans le réel, où vous pouvez vivre pratiquement deux ans en un seul jour, une vie entière en moins d'un mois, où tout est possible, et vous êtes immortel.

Cathy sourcilla. C'était bien au-delà de tout ce qu'elle et Robert avaient imaginé.

-- Et plus vous voulez être intelligent, plus le système est lent? Mais il tourne quand même à une vitesse nettement supérieure au réel?

-- Ça dépend, répondit le docteur Nolen.

-- De quoi?

-- Du matériel, bien sûr. Prenez les n\oeuds de génération un, que j'avais l'habitude d'utiliser. La meilleure accélération que vous pouviez obtenir était de trente pour un. Un mois de vie relative ne prenait qu'un seul jour dans ces n\oeuds. Je n'ai pas eu l'occasion d'utiliser un n\oeud de quatrième ou cinquième génération que ces bâtards utilisaient avant qu'ils ne m'exilent dans le réel. Les derniers échos que j'ai entendus faisaient état d'une accélération de mille deux cents pour un, même en opérant avec une intelligence super-humaine.

-- Super-humaine? demanda Cathy, incrédule.

Docteur Nolen sourit, en acquiesçant.

-- Je fus autrefois aussi intelligent que dix personnes réunies. J'ai inventé les améliorations architecturales de l'esprit qui rendent cela possible. Regardez comme ils m'ont remercié: ils m'ont lobotomisé! Ils m'ont exilé dans ce... ce corps de mortel, et cette cervelle bridée, qui n'est même pas foutue de retenir de manière fiable le peu d'informations qu'elle a déjà...

-- Vous avez donc décidé d'en dénoncer quelques-uns. Kyle Tate, qui était un de vos étudiants, et Marguerite L'Beau, qui semble avoir quitté la ville. Dites-moi, comment avons-nous pu louper ce lien depuis si longtemps?

Le docteur Nolen haussa les épaules.

-- Vous devriez demander à Marguerite. Quitté la ville, vous dites? Ça a du être perdu en même temps que les autres informations qu'ils m'ont enlevées.

-- Pourquoi devrions-nous demander à Marguerite?

-- C'est elle l'experte en systèmes informatiques. Elle a dû probablement effacer les informations compromettantes, qui auraient permis de retracer les liens entre les membres de la communauté. Ça lui ressemblerait bien, en tous cas.

-- Elle a fait un doctorat de science à l'université de Paris, n'est-ce pas?

-- Oui. Le docteur Nolen sourit. Très attirante en plus. Elle et Kyle travaillaient pour moi, dans mon laboratoire à l'université. J'ai inventé la procédure de transchargement du premier n\oeud. J'ai inventé toute cette foutue technologie, qui a rendu possible l'existence de cette communauté. Il cracha ce mot. Qu'ai-je reçu en retour? Juste de l'ingratitude. Ces merdeux considéraient ce pauvre bout de logiciel avec la plus haute estime, logiciel qui a plagié mon propre travail!

-- Logiciel? Vous voulez dire des personnes transchargées? Des scientifiques qui vous ont concurrencés?

Le docteur Nolen acquiesça.

-- Pas des scientifiques. Ni des gens. Juste des logiciels. Une copie, un esclave bon marché. Pas une personne de plein droit. J'ai de toute façon effacé le programme fautif. Il ne viendra plus ennuyer qui que ce soit, maintenant. dit-il avec un sourire satisfait.

-- Docteur Nolen, j'ai besoin de savoir où Marguerite s'en est allé. Son appartement était vide depuis plusieurs jours.

Le docteur Nolen secoua la tête.

-- Je ne sais pas. Je l'ai probablement su. Ils ont enlevé certains de mes souvenirs, vous savez. Effacé des choses qu'ils ne voulaient pas que je sache. Mais, pas tout. La mémoire est un instrument très imprécis. L'encodage n'est absolument pas intuitif. C'est un système holographique flou, qui n'est pas très facile à éditer même sous forme numérique.

-- Combien de personnes faisaient partie de cette communauté?

Le docteur Nolen secoua la tête.

-- J'ai oublié. Je ne me rappelle plus. Des milliers, je pense.

-- J'ai besoin de tous les noms dont vous pourrez vous rappeler.

-- J'aimerais vraiment vous aider, répondit Nolen. J'aimerais vraiment voir ces bâtards en prison. Vous savez que je ne peux plus entrer en coma anesthésique? Ils ont changé la structure de mon esprit, pour m'empêcher de me transcharger. Si jamais il m'arrivait un accident, ou si je devais subir une opération, on devra utiliser un anesthésiant à l'ancienne.

-- Où est votre usine de fabrication?

-- Usine? Oh, vous voulez dire les prototypes. Nous avions fabriqué les quelques n\oeuds initiaux dans mon laboratoire. Nous en avons livré à quelques collègues qui étaient intéressés. Mais une fois que nous avions résolu le problème des nano-constructeurs auto-répliquants, on pouvait fabriquer nos n\oeuds avec une recette toute simple. Une poudre discrète dans une lettre, une bouteille de solution catalytique dans un colis différent, envoyés avec des transporteurs différents. Mélangez, secouez bien, ajoutez un peu de stock moléculaire, et attendez quelques heures, le temps que des millions de petits robots construisent, molécule par molécule, votre nouveau super-calculateur.

-- Quoi? vous avez fait usage des nano-technologies? Ce domaine de recherche a été banni par l'amendement Bill Joy, et pour de bonnes raisons! Avez-vous une idée du danger auquel vous vous exposez avec ce genre de technologies? Quelle arrogance! La planète toute entière pourrait être réduite en bouillie!

-- Foutaises, répondit le docteur Nolen. Les réplicateurs ont besoin d'un catalyseur pour fonctionner. Du carburant, si vous préférez. Dans notre cas, il s'agissait d'une substance relativement complexe, qui délivrait l'énergie aux nano-constructeurs pour qu'ils fassent leur travail. Une substance qui était en quantité finie. Il n'y a jamais eu le moindre danger que la situation ne dérape vers un scénario catastrophe, comme les simples d'esprit aimaient à le raconter. C'est simplement un moyen efficace et bon marché pour construire des objets complexes dont on pourrait avoir besoin.

Cathy se sentait atterrée.

-- J'ai besoin de noms et de lieux, docteur. Qui d'autre est impliqué dans cette communauté?

-- Je vous ai donné tous les noms que j'avais, répondit-il.

-- Je n'ai pas le temps pour ces devinettes, docteur. Si vous ne voulez pas coopérer, je serai dans l'obligation de vous emmener en garde à vue pour un interrogatoire plus complet.

-- Non! dit le docteur Nolen. Ça ne sera pas nécessaire. Ces gens ne vont pas rester chez eux, de toute façon. Ils vont se rendre à leurs enclaves. C'est probablement là où cette chienne de Marguerite est allée. Elle et quelques milliers d'autres vont aller vivre au...au... bon sang, je ne m'en souviens plus. C'est au nord. Plus au nord, quelque part. Une enclave, une structure construite par la communauté, qui peut héberger des milliers de gens. C'est situé plus au nord... oui au nord. Au Canada, peut-être? Non, ce n'est pas là. Au pôle nord. Il secoua la tête. Non, c'est enfoui dans une montagne. Il n'y a que de la glace au pôle nord. Groënland, peut-être?

Cathy fit signe aux policiers, qui se tenaient derrière le vieil homme, de lui passer des menottes.

-- Docteur Eugène Nolen. Je vous place en détention préventive, durant la durée de cette enquête. Vous aurez à répondre aux questions d'officiers dûment assermentés par la loi et faire tout votre possible pour faire avancer cette enquête. Vous ne pourrez avoir aucun contact avec l'extérieur, jusqu'à ce que l'enquête soit achevée. À ce moment, vous pourrez alors contacter un avocat. Est-ce que vous comprenez vos obligations, telles que je viens de les décrire?

Thomas Tempé 2008-11-30