Je pressens une crise dans un futur proche, qui m'effraye
et me fait craindre pour la sécurité de mon pays. À l'issue de la
guerre
, les corporations ont été institutionnalisées et une ère de
corruption s'ensuivra dans les hautes sphères. Les puissances
financières du pays essayeront de prolonger leur règne au détriment
du peuple jusqu'à ce que toute la richesse soit agrégée dans
quelques mains et que la République soit détruite.
Abraham Lincoln, 1865
Samedi, 20 Octobre 2057 - 00h15
Métadate: 2.845-8
35
760 kD nouvelle époque
-- Je viens juste d'avoir Paul Eisner de l'OMPI au bout du fil, expliquait le sous-directeur exécutif Bryant. Avant qu'il ne m'appelle, j'étais en ligne avec Maria Tatianoga de l'Association Mondiale des Logiciels de Loisirs, et avant cela j'étais en conférence avec Edward McDughal de l'OMC et Wallace Ephraim de l'OMB. Ils ont tous exprimé la plus vive inquiétude à propos de la tournure que prend cette enquète, surtout de notre manque apparent d'action concrète.
-- Monsieur, dit Cathy. Nous avons arrêté pratiquement dix sept mille personnes impliquées dans cette soi-disant communauté autonome, y compris un de ses fondateurs. Nous avons pisté toutes les connexions inter-personnelles possibles, nous avons fait des progrès significatifs...
-- Double Eye m'a informé que nos données ont été compromises, éditées délibérément pour brouiller l'enquète, interrompit le directeur Bryant. Les techniques classiques d'exploration de données et d'analyse sociale ne sont plus pertinentes dans ce cas.
-- En partie seulement, répondit Cathy. Comme je vous l'ai dit, nous avons fait dix sept mille arrestations, et nous avons certaines pistes prometteuses qui pourraient nous permettre d'en arrêter encore plus dans les semaines à venir. Monsieur, Robert Leahy est hors de contrôle. Il est en train d'arrêter et d'incarcérer des dizaines de milliers de personnes qui ne sont clairement pas impliquées dans cette affaire. Je sais bien qu'on doit parfois jouer à la limite de la légalité lorsqu'on est sur une affaire de cette importance, mais ce qu'est en train de faire ce Robert Leahy est abject. Ça a pris des générations au Bureau pour restaurer sa réputation après la guerre contre le terrorisme. On ne peut pas rester là à ne rien faire, et être complice d'une chose pareille une fois encore!
-- Cathy, je prends note de votre préoccupation sur la bonne marche du Bureau. Votre attention consciencieuse aux détails et à la procédure est une des raisons pour lesquelles je vous ai mise sur cette affaire. Le moins qu'on puisse dire, c'est que votre travail a été exemplaire, sans compter vos intuitions qui ont permis de faire des avancées dans cette enquête.
-- Merci beaucoup, commença Cathy. Je...
-- Je n'ai pas fini, répondit le directeur Bryant, lui coupant la parole. Cathy, vous ne semblez pas comprendre la gravité de la situation. L'OMC et l'OMPI sont en état de panique totale, ainsi que le cartel des brevets, et bien entendu les services de renseignements et administratifs des Nations Unies, ce qui inclut Double Eye. Bon Dieu, même le cartel des médias commence à faire son raffut.
-- Monsieur, leurs réactions sont complètement disproportionnées.
-- Vraiment, mademoiselle Sinclair? Revoyons ce que vous avez découvert à ce jour, reprit le directeur Bryant. D'abord nous avons une vaste communauté d'intellectuels et de scientifiques dissidents, qui ont réussi à opérer juste sous notre nez, sans la moindre contrainte depuis des mois et même sans doute des années.
Ensuite, ces gens ont bafoué les lois internationales sur la brevetabilité, en développant des ordinateurs ayant des générations d'avance sur tout ce que les industries du secteur sont capables de comprendre, et encore moins de créer.
Puis il y a cette technologie si révolutionnaire, grâce à laquelle ces mêmes gens ont réussi à charger leur esprit, vivre à une vitesse démesurée et accroître leur intelligence bien au-delà de ce qu'on peut imaginer. Comparés à eux, nous sommes à peine plus intelligents qu'une huître.
En plus de cela, ils ont la capacité de déployer des nano-technologies, bannies par l'amendement Bill Joy, à cause des dangers potentiels qu'elles posent, ce qui inclut notamment le fameux scénario d'écophagie. Rien que pour cela, on pourrait les traîner devant les tribunaux pour violation de propriété intellectuelle et autres brevets, trop nombreux à compter de toute façon, et peut-être même pour crimes contre l'humanité.
On remarque que ces fous inconscients ont la possibilité de produire de l'antimatière en masse, tellement qu'ils peuvent l'utiliser comme moyen de propulsion. Vous êtes au courant que les micro-satellites de nos systèmes de défense antimissile sont aussi alimentés par de l'antimatière?
Cathy acquiesça.
-- Ça a pris trois décennies pour les principales alliances politiques de produire suffisamment d'antimatière pour alimenter leur système, et la quantité d'antimatière qu'utilise chacun de ces satellites se mesure en micro-grammes. Le vaisseau qui a explosé au-dessus du Groënland en contenait plusieurs grammes, infiniment plus d'antimatière qu'il n'y a dans les trois systèmes anti AMB combinés. Ce groupe est sans conteste beaucoup plus puissant que toutes les grandes puissances ou les alliances de ce monde.
Enfin, ils ont la capacité de lancer leur propre programme spatial, quand ça leur chante. Si jamais l'envie leur en prenait vraiment, ils seraient un ennemi qu'on ne pourrait jamais combattre, et encore moins subjuguer. Nous serions complètement à la merci de ces gens qui n'ont montré que du mépris face à notre gouvernement et à ses lois. Est-ce que cela résume bien toutes vos découvertes à ce jour?
-- Oui monsieur, c'est bien cela, admit Cathy. Mais aussi puissant et intelligent que puisse être ce groupe, ils ne sont pas aussi bien organisés qu'un gouvernement. Le docteur Nolen était très clair sur ce point pendant son interrogatoire. Ces gens agissent en tant qu'individus, et non comme un tout cohérent. Ils sont effectivement une menace, monsieur, il n'y a pas de doute là-dessus, mais l'approche maladroite de ce Robert Leahy n'est pas la bonne réponse. Le coût politique et social est beaucoup trop lourd. Bon sang, il est en train de construire des camps de concentration! Des installations de détention prévues pour héberger cinquante mille prisonniers, dont il sait que la plupart sont innocents. Je l'ai personnellement vu donner l'ordre d'exécuter plusieurs prisonniers, simplement parce qu'ils nous avaient donné de fausses informations sous la torture. Il réagit de manière irrationnelle, en pleine panique, plutôt que de manière réfléchie et productive. Pire que ça, il ignore les droits civiques de base en agissant comme ça.
-- Cathy, la situation est difficile, mais nos priorités sont claires...
-- Le FBI n'a pas à prendre part à ce que ce Robert Leahy et Double Eye sont en train de faire! Donnez-moi juste un peu de temps. On peut arriver au bout de cette enquête avant qu'il aie enfermé tous les habitants de ce pays, ou même du monde entier, à voir comme il est parti. Et surtout sans foutre en l'air toutes ces alliances politiques et sociales.
-- Cathy, si ça ne tenait qu'à moi, vous auriez déjà eu ce temps dont vous semblez avoir besoin. Je sais à quel point vous pouvez être efficace. Lorsque j'ai lu les rapports que vous et Robert m'aviez soumis sur cette enquête, j'ai tout de suite vu que la plupart des avancées ont été faites grâce à vous, certainement pas grâce à ce Robert. Mais, ça ne dépend pas que de moi. Des gens au plus haut niveau demandent des actes, maintenant.
-- Ils réagissent émotionnellement, monsieur. On ne va certainement pas laisser leur panique nous dicter la façon d'appréhender ces criminels!
-- Cathy, l'avocate générale elle-même m'a appelé. Il nous a été ordonné de coopérer avec Robert Leahy et Double Eye, et ce dans toutes les requêtes qu'ils pouvaient faire. Robert avait explicitement mentionné des doutes en rapport à votre coopération sur son approche de l'enquête. étant à la tête du FBI, je vous ordonne de mettre de coté vos préoccupations éthiques et professionnelles. Vous devez l'assister de quelque manière que ce soit. Et en tant qu'ami, je vous conseillerais aussi de garder pour vous vos scrupules.
Cathy secoua la tête.
-- Je n'arrive pas à croire que vous allez laisser faire cela.
-- Je n'ai pas le choix, Cathy. Pas plus que l'avocate générale, et encore moins que le président lui-même. Les nations unies ont également pris position. Si nous ne coopérons pas, les États-Unis pourraient devenir une nouvelle Thaïlande.
-- Ils n'oseraient pas, s'exclama Cathy, effarée. Ils n'attaqueraient jamais une puissance mondiale...
-- Soyez lucide, Cathy. Deux des trois fondateurs de la
communauté sont américains. Nous marchons sur des
ufs, nous ne
sommes pas en position de dicter quoi que ce soit. L'avocate
générale elle-même a particulièrement insisté pour que vous
coopériez avec Robert de toute votre aptitude professionnelle.
Ces personnes sont effrayées, Cathy, du sommet de l'échelle,
jusqu'au plus bas niveau. Les gens effrayés agissent de manière
irrationnelle. Ne leur donnez aucun motif d'agir contre vous, le
Bureau ou ce pays. Compris?
Cathy acquiesça.
-- Oui monsieur.
-- Bien, reprit le directeur Bryant. Je crois que vous avez un avion qui vous attend pour aller à Peotone?
-- Oui monsieur.
-- Alors, allez-y.
Cathy se retourna pour quitter la pièce.
-- Une dernière chose, dit le directeur Bryant.
-- Quoi donc, monsieur?
-- Faites très attention. Ce Robert Leahy est un fils de pute, un de la pire espèce. Cette façon qu'ont l'OMPI et l'OMC de jouer de tout leur poids -je n'ai jamais vu une situation aussi désespérée. Faites profil bas. Souvenez-vous, quels que soient vos choix, ils peuvent avoir de sérieuses répercussions sur le pays tout entier. Notre économie ne survivrait pas à un embargo ou à une action des nations unies. Surveillez vos arrières avec ces gens-là.
Cathy acquiesça.
-- Je ferai attention, monsieur.
Le directeur Bryant laissa tomber sa tête entre ses mains lorsque les portes se refermèrent derrière Cathy. Il fixa un certain temps son bureau, le regard plongé dans le vide, puis se ressaisit et commença à parcourir les rapports encore une fois. Seuls à trahir son désespoir étaient ses yeux fatigués, qui parcouraient nerveusement le texte défilant sur son écran.
Thomas Tempé 2008-11-30