Décisions

Les esprits simples ne sont jamais en désaccord. Bishop Desmond Tutu, 2005

Dimanche, 21 octobre 2057 - 15h30, heure de Washington Métadate: 2.879-9$:$03$:$220 kD nouvelle époque

-- Ces formations sont intelligentes disait Kyle. Vu ce qu'on sait sur ces micro-satellites et sur leurs limitations, cela devrait causer une certaine confusion. Vous pensez que ça sera suffisant?

Le groupe stratégie avait choisi de se rassembler dans un environnement commun, pour la première fois depuis que les communications étaient rétablies. Ils étaient assis autour d'une table de conférence assez large, dont le décor évoquait les fastes de Versailles lors d'une réunion internationale ou d'un traité difficile à négocier. Il avait été conçu pour souligner la gravité de la situation, et on pouvait dire qu'il avait atteint cet objectif. Cette discussion ne s'était pas une seule fois dispersée. Il n'y eut aucun sarcasme ni remarque déplacée, aucune distraction, ni le moindre humour ou des divergences vers des sujets sans intérêt ou des théories abstraites. Kyle fut surpris de la vitesse à laquelle les problèmes furent étudiés, réfléchis, discutés, et résolus. Il ne restait plus que quelques points à l'ordre du jour.

-- D'après ce qu'on connaît de leur révision logicielle et de leurs plans d'attaque, ça devrait être très efficace, répondit Marguerite. Avec soixante-deux mille vaisseaux disponibles, même les projections les plus pessimistes prévoient que plusieurs centaines arriveront à s'échapper. Même s'il n'y en a que quelques-uns, ça sera suffisant.

-- Un seul suffira, fit remarque Michael. Mais un peu de redondance ne fera pas de mal.

-- Ouais, admit Kyle. Murphy a la fâcheuse tendance de pointer son nez au plus mauvais moment. Est-ce qu'on est sûr d'avoir optimisé tous les aspects de la stratégie?

-- Selon les contraintes éthiques décidées par la communauté, oui, répondit Marguerite.

-- Autrement dit, tu veux toujours des missiles.

-- Ce serait une façon simple et efficace de balayer ces foutus satellites du ciel, et régler une bonne fois pour toute ce problème.

-- Oui, admit Kyle. Ça réglerait le problème. Mais cela sera certainement interprété comme une attaque d'une des grandes puissances contre un des systèmes de défense. Un mauvais calcul dans ces circonstances pourrait déclencher une guerre nucléaire. La communauté ne peut pas prendre le risque de participer à une telle chose, peu importe le coût.

-- Si les cerveaux inférieurs sont assez stupides pour interpréter notre fuite comme une attaque... commença quelqu'un.

-- Ils sont stupides, rétorqua Kyle. Comme nous autrefois, avant qu'on améliore nos esprits.

-- Il y a de cela à peine quatre mois, selon leur référence temporelle, ajouta Michael.

-- Exactement, acquiesça Kyle. Même s'ils sont beaucoup plus stupides, leurs vies ne sont pas inutiles pour autant, ou leur douleur potentielle moins significative. Bon, ce problème a déjà été voté par toute la communauté. Aucune arme offensive ne devra être utilisée, et même aucune stratégie pouvant être interprétée par une nation comme un lancement d'arme nucléaire.

-- Je suis bien la dernière à dire que la vie des cerveaux inférieurs n'a aucune valeur, répondit Marguerite. La plupart d'entre nous a des relations et de la famille qui sont encore humains, et aucun de nous n'a oublié ses origines. Mais une fois que nos intentions seront claires pour les autorités, des capacités offensives pourraient certainement être utiles. Je suis d'accord que nous ne devons rien faire qui pourrait être mal interprété ou avoir des conséquences dramatiques sur les personnes restant au sol, mais une fois qu'on sera au-delà de la trajectoire classique d'un missile balistique, il sera évident qu'on ne voudra rejoindre aucun point précis sur la Terre. C'est à ce moment qu'on devrait employer des tactiques offensives, si besoin pour assurer notre survie.

-- Je suis d'accord, dit Kyle. Mais le problème a déjà été discuté, et nous n'avons pas pris en compte cet argument. On doit respecter le vote. Mais, puisque tu mets ça sur le tapis, on peut passer au point suivant de l'ordre du jour: les préparatifs pour un lancement avant l'heure. L'équipe de Mingmei a travaillé sur quelques tactiques innovantes qu'on pourrait déployer si nous sommes obligés de partir avec moins de vaisseaux que prévu. Mingmei?

-- Merci Kyle. Le groupe d'astronautique a fourni un travail exemplaire pour améliorer la conception des vaisseaux. Les spécifications actuelles permettent d'atteindre une accélération de soixante fois la gravité terrestre et une accélération latérale de dix G. Assez pour les rendre suffisamment agiles dans toutes les configurations de vol, bien qu'évidemment, la loi de l'inertie commence à jouer méchamment contre nous quand la vitesse augmente.

-- Voyons les choses en face. La plupart des vaisseaux ne survivront pas, même dans les simulations les plus optimistes. Avec soixante-deux mille vaisseaux disponibles, ça ne sera pas vraiment un problème. On sera suffisamment nombreux pour les submerger, si nos informations sur les capacités des satellites sont exactes.

-- Ces micro-satellites disposent de petites quantités d'anti-matière. Pas vraiment beaucoup d'énergie selon nos standards, mais assez énorme selon l'échelle des cerveaux inférieurs, et comme nous le savons tous, bien plus qu'assez pour nous descendre. Quelques-uns des nouveaux satellites ont des lentilles et des miroirs qui peuvent être échangés ou éjectés, comme des cartouches usées, puis remplacées par d'autres. Ceux-là peuvent tirer plusieurs salves avant que leur carburant ne soit consommé, mais heureusement, ils coûtent assez cher et sont donc plutôt rares. Nous avons estimé que les Européens n'en ont que cinquante mille environ et les Chinois, vingt mille.

-- Le reste consiste en des satellites à tir unique, qui vont détruire leurs propres composants dès qu'ils feront feu. Plus il y aura de tirs manqués, plus il y aura de satellites détruits, plus grandes seront nos chances de réussir. Malheureusement, il y a un peu moins de sept cent mille de ces choses, organisées en un réseau multi-couches tout autour de la planète. Même s'ils ne peuvent tirer qu'une seule salve, il y en un sacré paquet.

-- On sait déjà tout cela, fit remarquer Kyle.

-- Certes, mais le contexte est important. Que se passera-t-il si nous décollons trop tôt, avec beaucoup moins de vaisseaux que les soixante-deux mille prévus? La réponse dépend de combien de vaisseaux nous disposerons et du moment auquel nous serons forcés de partir. Moins de dix mille et nous serons condamnés. Plus de cinquante-cinq mille et nos chances de succès seront très correctes, bien que loin d'être parfaites.

-- Beaucoup mieux en tout cas que les chances que nous pensions avoir avant de mettre en \oeuvre ces man\oeuvres de vol, répondit Kyle. Je tire mon chapeau à la Ligue des Joueurs. J'ai même utilisé certaines de leurs techniques pour améliorer le flux des nanos dans le réseau autonome.

-- Merveilleux, répondit Mingmei. Maintenant, la question est de savoir de quel délai nous disposons. La réponse est, peut-être quelques minutes. Dans ce cas, avec moins de vingt mille vaisseaux, autant dire que c'est perdu d'avance. Mais, dans seulement trois heures, nous aurons trente-et-un mille vaisseaux. Puis notre courbe de production redescendra à cause de notre capacité inégale à délivrer la solution catalytique et les stocks moléculaires.

-- Désolé, répondit Kyle. Si j'avais eu plus de temps, les micro-usines auraient été distribuées plus uniformément.

-- Arrête de te morfondre, dit Michael. Ton équipe a fait un travail exemplaire, dans des conditions pour le moins difficiles. Mingmei, l'applicabilité de nos stratégies est non-linéaire, tout comme notre production de vaisseaux. Si nous décollons avec moins de cinquante mille vaisseaux, aucune des stratégies que nous avons élaborées jusqu'à présent ne fonctionnera.

Mingmei acquiesça.

-- C'est vrai. Je vous ai tous fourni un engramme de connaissance des stratégies conventionnelles sur lesquelles nous avons réfléchi jusqu'à présent, dans l'esprit de la communauté et du plébiscite récent qu'il y a eu. C'est-à-dire qu'aucune arme offensive ne devra être engagée. Maintenant, j'aimerais présenter quelques variations stratégiques, qui restent conformes à la lettre du plébiscite, mais qui n'adhèrent pas vraiment à l'esprit de la résolution qui a été votée.

L'icône se tenait au centre de la table. Il s'agissait d'un nuage cotonneux, luisant et légèrement ondulant. Chacun présent accéda à l'adresse fournie et assimila les plusieurs douzaines de stratégies d'évasion détaillées, chacune étant un enchaînement complexe de feintes et de contre-feintes, de supercheries et de ruses, qui devraient, seulement devraient, réussir. Chacune contenait un détail supplémentaire, un élément qui manquait aux autres stratégies qui venaient d'être étudiées.

-- Suicide, grogna quelqu'un. On convertirait la moitié des atomes de nos vaisseaux en anti-matière et laisserait l'explosion résultante faire le ménage dans le ciel. Par quelle distance sont séparés ces satellites?

-- Cela varie, répondit Mingmei. Ceux du tiers inférieur sont assez proches, ceux des plus hautes altitudes un peu moins. Mais l'essentiel n'est pas de descendre un maximum de satellites, c'est de dégommer des cibles clés pour ouvrir un corridor à d'autres copies de la communauté et leur permettre de s'échapper.

-- Les estimations les plus optimistes indiquent qu'un vaisseau pourrait détruire trois cent cinquante satellites, observa Kyle. Pas vraiment encourageant comme nombre, sachant qu'on devra se battre contre pratiquement sept cent mille de ces choses.

-- Ça nous donne une marge, nota Michael. Meilleure sera notre marge, plus on aura de vaisseaux. Avec quarante mille vaisseaux ou presque, la mission passe du suicide pur et simple à quelque chose qui est faisable, bien qu'incertain.

-- Souvenez-vous, ajouta Mingmei. Ces satellites vont certainement déverser un feu nourri sur des régions entières de l'espace. Si nous détruisons les trois cents satellites clés, on pourrait y arriver, du moins selon certaines configurations géométriques.

-- Pas assez de configurations à mon goût, répondit quelqu'un. Soyons seulement sûrs de lancer suffisamment de vaisseaux.

-- C'est l'idée, répondit Mingmei. Espérons que nos opposants nous laisseront le temps de respirer. De toutes les manières, ces stratégies nous donnent plus de chances quel que soit le scénario, sauf dans les pires des cas. Avec trente mille vaisseaux, une utilisation judicieuse de missions-suicide augmenterait nos chances de deux à neuf pour cent. Avec quarante mille vaisseaux, les gains sont un peu meilleurs, et vont de sept à trente-trois pour cent. Avec cinquante mille vaisseaux, les chances supplémentaires vont de dix-neuf à trente huit pour cent. Le plus important est que la barre du cent pour cent de réussite est ramenée de cinquante-neuf mille neuf cent sept à cinquante-quatre mille quatre-vingt. Ce qui veut dire qu'on pourra effectuer un lancement cinq heures plus tôt que prévu, avec les mêmes chances de succès.

-- Cela devra être voté par toute la communauté, dit Kyle.

-- Pourquoi? demanda Mingmei. La moitié de la communauté libre est déjà en stockage statique. Pratiquement un tiers est déconnecté, dans les mains de l'ennemi ou en train d'être secouru au moment où nous parlons. Le reste est en train de faire des préparations pour se mettre en stase.

-- À cause de ceux qui ne se préparent pas à piloter les vaisseaux, comme c'est le cas de tes propres copies, répondit gentiment Michael. Ou de ceux qui surveillent de très près les opérations de sauvetage. Ils devraient être consultés avant toute décision, sinon, la stratégie que nous choisirons s'effondrera en discussions stériles au moment où on pourra le moins se le permettre : durant notre fuite. Il vaut mieux qu'on règle tous les détails maintenant.

-- Aucune des 12907 copies de moi-même n'objecte, répondit Kyle. Je trouve qu'utiliser des missions-suicide à cet égard est bien pesé et plutôt approprié. Il n'y a aucune chance qu'ils interprètent une telle tactique comme un lancement de bombe nucléaire par un de leur voisin, même si le résultat est, euh, nucléaire.

-- J'accepterais avec plaisir les 12907 votes que tu offres, mais j'ai bien peur qu'ils ne comptent que pour un seul, dit Mingmei, souriante. À moins que tu n'aies modifié ton architecture mentale? ajouta-t-elle.

Kyle secoua la tête.

-- Non. Je m'exécute toujours massivement en parallèle, douze mille cerveaux comme une méta-entité. dit-il en grimaçant. Tu sais, je n'ai jamais été vraiment rassuré à l'idée d'avoir des copies autonomes, qui sont en compétition avec moi-même. Et faire les projets les uns après les autres ne m'a jamais vraiment intéressé.

Michael éclata de rire.

-- J'ai envoyé une notification générale du référendum, avec un engramme mémoire de cette discussion et une copie des engrammes de Mingmei, pour que chacun donne son avis.

-- Bien, répondit Kyle. Pendant qu'on attend que les gens prennent leur décision, passons au dernier point de l'ordre du jour: le réveil prématuré des collègues sauvés.

-- Est-ce vraiment le problème du groupe stratégie? demanda Michael.

-- Pas vraiment selon moi, répondit Kyle. Mais la plupart des opérations de sauvetage sont menées par des membres du groupe stratégie, ou une de leurs copies. Ceux qui ont fait cette demande ont trouvé qu'il serait plus efficace de présenter le problème ici, plutôt que de mettre en place un groupe ad-hoc. Le temps et les ressources sont pour l'instant limités après tout.

-- C'est vrai.

-- Je serai franc, dit Kyle. Ça me met mal à l'aise de jouer les Dieux avec des gens qui sont, selon une définition, déjà morts, et selon une autre, simplement endormis. J'ai trop de scrupules à donner l'accès au super-n\oeud à tous les demandeurs, pour les laisser y réveiller les copies.

-- Bon Dieu, Kyle, dit Marguerite. Est-ce que tu réalises les problèmes logistiques que cela poserait? La bande passante nécessaire pour resynchroniser toutes ces copies avec celles des autres n\oeuds ralentirait toutes les autres opérations de secours.

-- Elle a raison, acquiesça Michael. Cela pourrait saborder tout notre planning.

Kyle acquiesça. C'est vrai. Et il y a le fait que réveiller ces gens sans leur consentement est un acte aussi intrusif que de les laisser seuls. La vraie question stratégique est de savoir si on peut se permettre ce genre de perturbations, en ces temps difficiles. Avec toutes ces réunions inter-personnelles, il va y avoir un sacré remous.

-- Pourquoi cela poserait-il un problème? demanda Marguerite.

Kyle soupira.

-- Les demandes sont assez nombreuses, et on peut les mettre dans trois catégories. La première est ceux qui voudraient que les quelques personnes qui ont été capturées assez tôt soient réveillées. Leur idée est que ces gens ont eu une opportunité si limitée de vivre dans le virtuel, puisqu'ils utilisaient des n\oeuds des premières générations, avec des vitesses ridicules. Même si nous ne survivons pas, quelques heures passées à la vitesse d'un n\oeud de génération cinq multiplierait leur espérance de vie de plusieurs ordres de grandeur.

Le deuxième groupe de demandes peut être résumé en ceux voulant réveiller des personnes spécifiques, pour des raisons personnelles. Les amants qui ont été séparés, amis, famille, etc.

-- Ils veulent partager le temps qu'il leur reste avec ceux qu'ils aiment, sourit Marguerite. Adviendra ce qu'il pourra.

Kyle acquiesça.

-- Finalement, quelques groupes ont demandé la présence d'individus spécifiques, pour des raisons professionnelles, parce qu'ils ont des compétences qui pourraient s'appliquer à certains projets. Voilà, je pense qu'on a tout. Idées, commentaires?

-- Ne le fais pas, dit Mingmei. Les événements sont en train de s'enchaîner de plus en plus vite. Nous avons prévu de partir dans moins de vingt-quatre heures. Ces gens pourront parler du bon vieux temps une fois qu'on aura passé l'orbite lunaire.

-- Foutaises! répondit Michael. Tu ne peux pas généraliser comme cela. J'admets que le premier groupe devrait rester déconnecté pour le moment. Ça ne serait pas très gentil de faire subir un tel choc culturel aux détenus de la première heure, surtout maintenant que tant de choses ont changé. Et nous n'avons pas les ressources pour les réorienter pour l'instant. La deuxième catégorie devrait être autorisée à réveiller leurs proches. On pourrait être tous morts d'ici à demain. Ils ont mérité de passer les dernières heures ensemble, si c'est leur souhait. Pareil pour le dernier groupe: s'ils peuvent aider, ils devraient être réveillés.

-- La distraction n'est pas vraiment un argument pertinent, ajouta Sarah Forest. Ceux qui sont occupés peuvent se copier et continuer leur travail tout en partageant le temps qu'il leur reste avec ceux qui leur sont chers. Ou ils peuvent se ré-architecturer en conséquence et faire du multi-tâche. Dans tous les cas, il s'agit d'un non-problème. Ce qui est plus important c'est la logistique. La puissance de calcul nécessaire pour réveiller autant de monde.

-- Les besoins en puissance de calcul? demanda Marguerite, incrédule. Plus de la moitié des n\oeuds du réseau sont arrêtés, l'esprit hébergé étant en état de stockage statique sur soixante mille super-n\oeuds éparpillés sur toute la planète! Une simple commande et nous pouvons allumer autant de n\oeuds vacants que l'on voudra. La puissance de calcul, nous en avons en abondance! Je suis d'accord avec Michael. On ne devrait pas faciliter les réveils de ceux capturés prématurément, mais plutôt de ceux qui nous sont utiles, et de ceux qui veulent passer le temps qui reste avec ceux qu'ils aiment.

-- La puissance de calcul est peut-être abondante, répondit Kyle. Mais comme tu l'as fait remarquer avant, la bande passante ne l'est pas. Nous utilisons chaque zetabps restant pour les opérations de secours, sans parler de la diffusion de nous-mêmes sur les différents super-n\oeuds en stockage statique. Même une réunion comme celle-là affecte la disponibilité de la bande passante.

-- L'impact de cette réunion est négligeable, fit remarquer Marguerite.

-- Quand bien même elle le serait, on se doit de vérifier les impacts stratégiques, dit Michael. On est à la limite de nos capacités réseau, et la plupart d'entre nous est particulièrement occupée, même s'il nous reste encore un kilocircadien ou presque avant l'heure du départ.

-- Un lancement sur lequel nous devons rester concentrés... commença Mingmei.

-- Il y a ceux qui ne peuvent pas rester concentrés sachant que ceux qu'ils aiment sont déconnectés à quelques secondes de là! rétorqua Marguerite.

-- Bon sang, on doit se tenir prêts, si nous voulons survivre, cria presque Mingmei. On ne peut pas se permettre de divertir notre attention avec ce genre de non-sens, juste à quelques heures du lancement. Les enjeux sont trop importants pour risquer de jeter un boulet pareil dans les rouages du départ.

-- Je ne comprends toujours pas bien pourquoi nous avons été consultés pour établir un jugement éthique de cette importance, s'interposa quelqu'un.

-- Bien, dit Kyle. À part les préoccupations stratégiques évidentes, nous sommes ceux qui possèdent les clés de chiffrement nécessaires pour accéder à l'espace de stockage statique des super-n\oeuds.

-- Mais pas de tous, nota quelqu'un.

Kyle haussa les épaule.

-- Non, pas de tous. Ce qui est assez révélateur, n'est-ce pas? Il y a dix mille neuf cent soixante et onze personnes qui piloteront les vaisseaux et qui ont accès à un ou plusieurs super-n\oeuds. Pourquoi aucun d'entre eux, pas un seul, n'a fait ce que demandent ces gens?

-- Je pense que ta question est rhétorique et que tu voudrais clarifier un point? Les lèvres de Marguerite esquissèrent un sourire quand ses yeux croisèrent le regard de Kyle.

-- Oui, répondit Kyle. C'est en fait très simple. Personne ne veut prendre la décision unilatéralement. C'est un sac de n\oeuds dont personne ne veut. Nous sommes tous habitués à l'autonomie absolue, et nous l'avons été la majorité de notre vie subjective. Immortels, mais respectueux de l'autonomie des autres, sans chercher à jouer les Dieux. Ça s'est mis en place il y a trois ou quatre décacircadiens, une évolution directe de nos styles de vies et de notre philosophie. C'est quelque chose que la plupart d'entre nous ont internalisé au plus profond d'eux, et pour être franc, aucun de nous n'est à l'aise avec les responsabilités, l'autorité.

-- Donc, comme tant d'autres choses déplaisantes, cette décision a été confiée au groupe stratégie, observa Michael sèchement.

-- C'est ce que je pense.

Une icône signalant un engramme de connaissance apparut, cette fois sous la forme d'une pile d'antiques cartes perforées de machine à voter, recouvertes des confettis de leurs propres perforations. Plusieurs personnes éclatèrent de rire.

-- Tu as vraiment un sens de l'humour décalé, Michael, dit Marguerite en grimaçant.

-- Le oui semble l'emporter, répondit Michael calmement. La résolution est passée. Nous avons la possibilité d'inclure des missions-suicide dans nos stratégies, si ça devient nécessaire.

-- Bien, répondit Kyle. Je suis content que ce point soit réglé. Maintenant, qu'en est-il du réveil des personnes capturées? Avons-nous atteint un consensus?

-- Non, répondit Mingmei. C'est trop précipité. Le moment ne peut pas être pire.

-- Ce n'est pas le genre de décision qui doit être prise rapidement. admit Michael. On pourrait encore y réfléchir jusqu'au moment du départ, qu'on ne verrait toujours pas quelles seraient les implications.

-- Ne pas décider est une décision en soi. Sarah posa sa main gentiment sur le bras de son mari. Je vote pour la libération des codes d'accès à tous ceux faisant la demande pour le réveil d'un de leurs proches ou pour des raisons professionnelles. Les autres resteront déconnectés jusqu'à ce que la nouvelle communauté soit recréée.

-- La lune sinon rien! plaisanta Marguerite.

-- Un astéroïde me suffira, répondit Kyle. Est-ce que le compromis de Sarah vous parait sensé à tous?

-- C'est toujours mieux que les alternatives, mais je ne suis pas vraiment à l'aise avec nos critères d'attribution, dit Sarah. Bon sang, qui sommes-nous pour faire de tels choix, surtout comme l'a fait remarquer Michael, avec si peu de temps pour étudier toutes les ramifications?

-- Alors on est partis pour tous les réveiller, répondit Marguerite.

Kyle soupira. Ce qui a aussi des implications éthiques. On tourne en rond.

-- Ça sera douloureux, quelle que soit la façon d'envisager le problème, dit Michael. Bon Dieu, je déteste l'autorité. Je ne sais pas ce qui est pire, être sous sa tyrannie ou en être le responsable.

-- C'est une lourde responsabilité d'avoir ce genre de pouvoir sur un autre être conscient, admit Sarah. Mais ça aide de se rappeler que ce n'est pas un pouvoir obtenu par la menace, l'intimidation, ou des man\oeuvres politiques. C'est le genre de pouvoir qu'a un docteur sur le destin d'un malade. C'est un pouvoir inhérent, qui vient en aidant quelqu'un, une responsabilité qu'on ne pourra pas éviter. On doit tous passer outre cet inconfort et accepter que nous sommes les sauveteurs, que nous avons sauvé ces vies, et tant qu'elles n'ont pas été restaurées à leur n\oeud autonome, on ne pourra oublier le fait que nous serons obligés de prendre cette décision embarrassante, en leur nom.

Kyle acquiesça.

-- Sachant cela, comment nous y prendre? Les réveiller tous, quelques-uns, aucun? Si seulement quelques-uns, sur la base de quels critères? Docteur Coolridge, vous avez été bien silencieuse ce soir. Quelles sont vos réactions?

Thomas Tempé 2008-11-30