Bras de fer

Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui, coopère avec lui. Martin Luther King.

Dimanche, 21 octobre 2057 - 17h55 Métadate: 2.882-9$:$19$:$097 kD nouvelle époque

-- Ah, Cathy, viens, entre. Je devrais avoir le président en ligne d'ici quelques instants.

-- Le président des États-Unis? Cathy avait du mal à croire ce qu'elle venait d'entendre. Et pourquoi donc?

-- On pense avoir localisé leur QG, dans une enclave à 100 kilomètres au nord d'Anchorage.

Cathy fut soudainement intéressée. Si c'était vrai, ça serait l'avancée dont ils avaient besoin.

-- Tu veux envoyer des troupes pour sécuriser le périmètre et arrêter les suspects?

-- Non, répondit Robert, à la grande surprise de Cathy. Les choses vont beaucoup trop vite, et nous sommes certains qu'ils espionnent nos communications. Nous n'avons pas le temps de faire dans la dentelle.

Le c\oeur de Cathy battait la chamade.

-- C'est toujours ce que tu dis, quand tu es sur le point de faire quelque chose qu'on regrettera tous à la fin. Qu'as tu donc prévu de faire maintenant?

-- Mon dernier coup de filet nous a permis d'arrêter trente mille personnes. Je serais loin de dire que j'ai le moindre regret. Ah, bonsoir monsieur le président. Avez-vous vérifié mes certificats?

Le gentleman distingué sur l'écran acquiesça.

-- En effet, monsieur Leahy. Double Eye a encodé cette transmission avec son plus haut niveau d'urgence. Que peuvent faire les États-Unis pour vous?

-- J'aimerais invoquer le paragraphe 7B du traité de sécurité des Nations Unies, déclara Robert. Cathy sentit la nausée au fin fond de son estomac. Que diable voulait donc faire Robert?

-- D'autres problèmes en Thaïlande? soupira le président. De quoi avez vous exactement besoin?

-- Rien en rapport avec la Thaïlande. Ce problème est plus près de chez vous. Vous allez lancer une tête nucléaire d'une puissance nominale d'au moins vingt mégatonnes, aux coordonnées qu'on vous a fournies.

-- Bon Dieu, non! s'exclama Cathy, qui se mordit la langue en voyant le regard empoisonné de Robert.

Le président sourcilla, son visage devenant blanc.

-- Je vous demande pardon?

-- Ce n'est pas une requête, monsieur le président. L'ennemi est très certainement à l'écoute de cette conversation et se prépare à une contre-offensive. Avez-vous reçu les coordonnées?

-- Par courrier, il y a vingt minutes à peu près, confirma le président. Mais si vous pensez que je vais lancer une attaque nucléaire sur le sol américain...

-- Ne pensez même pas vous défiler de vos obligations envers ce traité, monsieur le président. Laissez-moi vous l'expliquer clairement, pour éviter tout malentendu. Vous allez lancer cette attaque, immédiatement, ou Double Eye ordonnera une attaque similaire de la part d'une autre puissance nucléaire.

-- Les États-Unis n'accepteront jamais une telle attaque sur leur propre sol, et encore moins venant de nous-mêmes. Si vous ordonnez une pareille chose, nous nous vengerons d'une manière ou d'une autre. Même vous, vous n'avez pas l'autorité pour déclencher l'Armageddon, monsieur Leahy.

-- Monsieur le président, comme vous le savez, les systèmes combinés de défense anti-missile de la Chine et l'alliance militaire Russo-Européenne sont plus que suffisants pour arrêter ce genre d'action inconsidérée.

-- Et notre système de défense arrêtera n'importe quelle attaque que vous ordonneriez aux Chinois ou aux Européens de lancer contre nous...

-- Ne m'interrompez plus, dit lentement Robert avec une voix glaciale. ou cette conversation prendra immédiatement fin. C'est quelque chose qu'aucun de nous ne souhaiterait.

Le président dévisagea Robert, son visage incapable de retranscrire toute la répugnance qu'il pouvait ressentir à son égard. Pendant quelques secondes, personne ne dit rien.

-- Voilà qui est mieux, continua Robert en dévisageant le président, qui semblait plus décontracté. Maintenant, tout comme le système américain de défense anti-missile, s'il permet effectivement de se protéger de n'importe quelle attaque à l'heure actuelle, il ne résistera pas à une action des Nations Unies pour avoir laissé échapper ces criminels. Ce en violation directe de plusieurs traités et d'obligations envers l'OMC, l'OMPI et les Nations Unies elles-mêmes.

Votre choix est simple, monsieur le président. Coopérez en nous aidant à éradiquer cette menace, et les États-Unis resteront un état membre estimé, dirigé par un héros qui a défendu les lois internationales. Agissez autrement, et les États-Unis auront à faire face à une opération de représailles et un embargo économique, qui rendra la Thaïlande comparable à un camp de vacances.

-- Vous n'oseriez pas, commença le président. Les États-Unis...

-- Ne sont plus une superpuissance depuis au moins deux générations, interrompit Robert Leahy. Qui plus est, en tant que source de cette menace, les États-Unis sont dans le collimateur de plusieurs institutions internationales. Cela vous discréditerait complètement si vous tentiez de vous dégager de vos obligations des traités et des lois internationales que vous avez ratifiés.

-- Monsieur le président, commença Cathy. Ne faites pas ça. Envoyez des troupes, capturez les suspects et envoyez-les devant les tribunaux, tout sauf ça!

-- Cathy, dit Robert. Tais-toi!

-- Bon sang, Robert, juste une minute. Sans moi... elle tomba presque lorsque Robert la frappa au visage de sa main, le son de la gifle se réverbérant dans toute la salle, devenue soudainement silencieuse.

-- Tu veux être responsable d'avoir renvoyé ton pays à l'âge de pierre, Cathy? Non? Robert se retourna pour faire face au président. Et vous, monsieur le président? Est-ce que vous voulez entrer dans l'histoire comme celui qui a conduit sa nation à sa perte? Non? Alors ordonnez cette attaque. Si cette enclave n'est pas vaporisée d'ici vingt-cinq minutes, j'appellerai Pékin et passerai au plan B. Si votre espace de défense nous pose des problèmes, je passerai au plan C, avec un débarquement des forces des Nations Unies, comme le monde n'en a jamais connu.

Le président, visiblement effaré, acquiesça avec abjection, puis coupa la connexion. Robert, quant à lui, acquiesça avec satisfaction, et Cathy quitta précipitamment la pièce. Arrivée à mi-chemin du corridor, elle se pencha soudainement et se mit à vomir. Lorsque quelqu'un lui demanda si tout allait bien, une toux sèche secoua tout son corps.

Personne n'allait bien. Plus rien dorénavant n'irait bien.

Thomas Tempé 2008-11-30