Balle de match

Le but est de garder le troupeau déconcerté, tel quel. Il est inutile qu'il se préoccupe de ce qu'il se passe dans le monde. En fait, ce n'est pas désirable --s'il voyait trop de la réalité, il pourrait vouloir la changer. Noam Chomsky

Dimanche, 21 octobre 2057 - 21h20 côte atlantique Métadate: 2.885-9$:$39$:$925 kD nouvelle époque

-- Nous avons pu sécuriser et nettoyer les deux tiers des zones urbaines, annonçait le sergent à Robert. Une carte détaillée du centre ville de Tokyo apparaissait sur le moniteur derrière lui, ainsi qu'un affichage tactique en temps réel de la situation au sol dans cette ville. Avec soixante-dix pour cent de New York, quarante pour cent de Mexico et quatre-vingt-dix pour cent de Tokyo.

-- Combien d'arrestations? demanda Robert.

-- Plus de dix mille, répondit le sergent avec une certaine fierté, avec autre chose, monsieur. Lieutenant, amenez l'artefact, s'il vous plaît.

-- Mon Dieu! s'exclama Cathy, voyant que le lieutenant faisait rouler sur un chariot un jet pratiquement terminé. C'est petit.

-- Excellent travail, Sergent, dit Robert, Continuez à fouiller chaque immeuble, chaque bloc, de chaque ville ciblée. Terminé. Puis il se tourna vers Cathy. Quand les zones métropolitaines seront sous contrôle, nous pourrons commencer en campagne.

-- Remarquable, dit Cathy, marchant lentement autour du petit jet. Je me demande pourquoi les deux tiers de l'arrière du fuselage sont composés de ces trois seules fourches.

-- Selon les images que j'ai vues des autres vaisseaux qui ont été capturés, ce seront des surfaces de contrôle aérodynamique standard connectées sur chaque pointe, une fois terminées. Il y aura des ailes équipées d'ailerons sur chacun des arceaux inférieurs et un stabilisateur vertical arrière sur l'arceau supérieur.

-- Un avion ultramoderne, comme celui qui a explosé au-dessus du Gr\oenland, murmura Cathy. Où a t-il été pris?

-- Dans le garage de quelqu'un, répondit Robert. Soixante-dix de ces choses ont été retrouvées de cette manière, peut-être plus. Bon sang, il faut toujours qu'on attende quelqu'un! Nous avons besoin de plus de données!

Cathy secoua la tête.

-- Ça n'a aucun sens. Il n'y a pas assez de place à l'intérieur pour une personne, et un adulte devrait se mettre en position f\oetale pour tenir là-dedans.

-- Ils n'ont pas prévu d'emporter leur corps, répondit Robert.

Cathy se frappa le front.

-- Bien sûr! Le docteur Nolen n'arrêtait pas de se plaindre des limitations qu'il devait endurer avec son corps. Ils abandonnent le dernier pan de leur humanité.

-- Exactement. Ces vaisseaux vont leur redonner la mobilité que leur corps physique leur avait autrefois permise.

Cathy secoua la tête.

-- Non, ça n'a aucun sens. Ils auraient plus de mobilité avec un corps robotique qu'un avion supersonique. Certainement que ces choses doivent pouvoir aller en orbite autour de la Terre...

-- Aucun des engins que nous avons trouvé ne contenait d'anti-matière, mais une fois alimentés, ils pourront probablement aller jusqu'aux confins du système solaire s'ils le veulent, en accélérant tout le long.

Cathy acquiesça.

-- Bien vu. Ces gens ont lancé leur propre programme spatial, depuis leur propre garage. Ils veulent rejoindre l'espace.

Robert Leahy esquissa un sourire glacial.

-- Oui, ça ressemble à des préparatifs pour une retraite en ordre. Se regrouper en orbite, pour revenir en force et continuer leurs activités subversives.

-- Sans doute, dit Cathy, Je ne suis pas sûre qu'ils veulent tous retourner sur Terre.

-- Ce n'est pas le problème. Cathy, on ne peut pas leur permettre de s'établir dans l'espace. Une fois là, ils auront les ressources du système solaire tout entier à leur disposition, alors qu'on sera coincés dans ce monde là. Dans quelques décennies, ils seront capables de le reconquérir, quand l'envie leur en prendra. Tu penses toujours que j'ai réagi de façon exagérée?

-- Ordonner l'arrestation de dizaines de milliers de gens innocents, avec des expéditions arbitraires pour permettre à l'enquête de continuer? Ordonner au président des États-Unis de lancer une tête nucléaire contre une cible située sur notre propre sol? Menacer les principaux gouvernements du monde d'un embargo général et une action des Nations Unies s'ils n'envoyaient pas leur armée faire du porte-à-porte à la recherche de présumés suspects de cette communauté autonome? Oui, je pense vraiment que ta réaction était exagérée. Quand ces gouvernements auront fini de comparer les notes, je pense que tu vas constater que l'influence des Nations Unies et de ta précieuse Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle sera sévèrement réduite.

-- Ce qui est fait est fait, répliqua Robert. Nous devions maintenir nos structures de contrôle et arrêter ces personnes le plus vite possible, peu importe s'il fallait marcher sur les pieds de quelqu'un.

-- Et s'ils s'enfuient encore une fois? Tes actions pourraient détruire l'unité du monde industrialisé plus vite que quelques opposants récalcitrants.

Robert sembla l'ignorer.

-- Il ne semble pas qu'ils soient prêts à partir, étant donné qu'aucun des vaisseaux capturés à ce jour ne contenait de carburant. Cela dit, ça ne m'étonnerait pas qu'il y ait du changement dans les heures qui viennent. Je suis en train d'ordonner aux trois superpuissances de tenir leur système de satellite anti-missile en alerte.

-- Ils objecteront, répondit Cathy. Ça nous a pris quarante ans pour déployer ce système. L'alliance russo-européenne et les chinois ont eu besoin de presque trente ans pour construire les leurs. Ces micro-satellites ne peuvent pas être réalimentés, et aucun des satellites américains n'est capable de changer de lentille. Un seul tir et ces satellites à cent millions de dollars ne seront plus qu'un débris de plus perdu dans l'espace.

-- Ils peuvent objecter autant qu'ils veulent, répondit Robert, Je leur expliquerai que les quelques microgrammes d'anti-matière qu'ils ont réussi à produire durant les dernières décennies pour propulser leurs satellites n'est qu'une infime fraction des milligrammes d'anti-hydrogène que peut contenir chaque vaisseau. Je leur expliquerai que leur seule chance de rester une puissance est de détruire chacun de ces jets, et que tout échec ouvrirait la porte à un ennemi disposant d'une expertise technique largement supérieure pour s'établir dans des orbites hors de notre portée. De là, ils pourront utiliser leurs armes contre nous aussi facilement que pour dégommer des canards dans un tonneau. Et puis de toute façon, je leur expliquerai qu'on ne leur donnera pas le choix.

Cathy secoua sa tête.

-- Tu es en train de détruire beaucoup de relations entre ces gouvernements dans cette action...

-- Monsieur, interrompit une voix. J'ai Paul Eisner sur la ligne une.

-- Bon dieu, je vous ai dit que je ne voulais pas être interrompu!

-- Je le sais bien, Monsieur, mais il dit que c'est très urgent. Ça pourrait affecter la sécurité internationale. Il semble qu'il soit en état de panique, monsieur.

Robert secoua la tête avec dégoût.

-- Très bien, passez-le-moi.

-- Robert, vous voilà. J'aimerais que vous jetiez un \oeil là-dessus. Paul Eisner tenait un cube doré cristallin devant la caméra. Un câble très fin partait de la base du n\oeud de première génération, s'estompant à la clarté de la pièce.

-- J'ai pris cette photo il y a quelques minutes, dans ma bibliothèque continua Paul Eisner. Le câble a maintenant disparu, et mon presse-papiers s'est transformé en une flaque de substance gélatineuse.

-- Bon Dieu, Merci Paul, je vous recontacterai. Robert Leahy coupa la ligne. Passez-moi le président des États-Unis. Et trouvez-moi les premiers ministres de Bruxelles et de Pékin. Établissez une conférence à quatre.

-- Oui monsieur!

Cathy extirpa son datapad.

-- Donnez-moi le service des pièces à conviction, ordonna t-elle. Un moment après, un autre visage apparut sur son datapad. Bonjour, c'est Cathy Sinclair.

-- Salut Cathy. Vos autorisations concordent, que puis-je faire pour vous?

-- J'aimerais que vous vérifiiez l'état des pièces à conviction que vous avez stockées. Cathy appuya sur son datapad plusieurs fois.

-- Ah, ces ordinateurs cristallins bizarres. Oui, nous en avons vingt-et-un mille deux cent sept en stock. Ils sont en attente de transfert vers les locaux de Double Eye. On attend juste que les papiers soient en ordre.

-- Allez faire une inspection visuelle. ordonna Cathy.

-- Une inspection... avez-vous une idée de combien de ces choses il y a? Ça va prendre des heures...

-- Allez juste en bas, jetez un \oeil, et dites moi si tout semble intact et à sa place. Ne perdez pas de temps, nous en avons peu.

-- Monsieur, le président des États-Unis.

-- Bonsoir, monsieur le président. Attendez quelques instants, s'il vous plaît, le temps que vos collègues soient aussi en ligne.

-- Je ne peux pas dire que cela me réjouisse, M. Leahy, étant donnée la tournure de notre dernière discussion. Le Canada nous demande déjà des dédommagements pour les retombées de votre attaque en Alaska.

-- Monsieur le président, l'Organisation Mondiale du Commerce apprécie le support des États-Unis d'Amérique, répondit Robert. On fera tout notre possible pour clarifier la situation avec les canadiens. Néanmoins, pour l'instant, on a une situation bien plus sérieuse.

-- Le président Jian Tseng de Chine est en ligne.

-- Merci. Transférez-le ici.

-- Qu'en est-il, officier? demanda Cathy.

-- Je ne sais pas encore, madame. Ça va prendre quelques minutes encore, je suis toujours dans l'ascenseur.

-- Dépêchez-vous, répondit Cathy, Je dois savoir ce qu'il se passe là-dessous.

-- Je vous passe le premier ministre de l'Union Européenne, monsieur Jean-Paul Mollier.

-- Bien, répondit Robert. Messieurs, nous n'avons pas beaucoup de temps. Nous pensons que notre ennemi commun, la communauté de scientifiques subversifs que vous connaissez tous maintenant, a prévu de lancer un grand nombre de vaisseaux dans l'espace, vaisseaux contenant leur esprit numérique. On ne peut pas leur permettre de s'établir dans l'espace. Nous avons besoin que vous activiez vos systèmes anti-missiles balistiques immédiatement, pour une attaque coordonnée sur tout vaisseau susceptible de quitter la planète.

-- Si vous pensez que les États-Unis vont vous donner le contrôle sur un de nos systèmes de défense les plus efficaces, surtout au vu des menaces que vous avez fait à l'égard de notre nation ces dernières heures...

-- Monsieur le président, je vous assure que si vous ne nous aidez pas à éviter cette catastrophe, l'action des Nations Unies que subira votre pays sera la dernière de vos inquiétudes, pour autant que je puisse dire. Cela vaut pour chacun de vous. Je suis mandaté par Double Eye et par l'Organisation Mondiale du Commerce elle-même pour prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter que ces personnes ne s'échappent. Ceci n'est pas une requête. J'ai besoin de ces systèmes, et ce depuis mon centre des opérations, ici.

-- L'alliance russo-européenne vous suivra certainement. J'ai besoin de l'approbation du président Russe, Serge Dubrotchick, bien sûr.

-- Faites-le. J'ai besoin de ces systèmes opérationnels dans dix minutes.

-- Les chinois supporteront les Nations Unies dans cette cause importante, pour défendre l'ordre économique et la prospérité. Que ces vandales dégénérés subissent le destin qu'ils méritent.

-- Les États-Unis feront ce que vous demanderez.

-- Et pas trop tôt, dit une voix, Nous détectons des lancements en Australie, Chine, Japon, en Europe centrale, et de l'Ouest... Bon Dieu, ils semblent décoller de partout en Europe. Monsieur, nous avons au moins cinq mille décollages, non, neuf mille, non, il y a en a toujours plus. Mon Dieu!

-- Au revoir messieurs les présidents et monsieur le premier ministre. Robert coupa la communiation, et se tourna vers le sergent. Dites-moi, demanda t-il. Combien de lancements, et de quels endroits.

-- Euh... monsieur... nous ne sommes pas encore sûrs. Des milliers, monsieur, au moins. De partout!

-- Plus de précisions, sergent. J'ai besoin de nombres et de positions. Bordel, où sont mes foutus satellites!

-- Officier? demanda Cathy.

-- Oui madame, je vais entrer dans le local maintenant. Oh merde, Double Eye va recevoir une montagne de déchets.

-- Quel est le problème?

-- Il semble que la moitié environ des cubes ont fondu.

-- Fondu?

-- Oui, madame. A peu près la moitié sont devenus comme de la gélatine. Il y en a jusqu'à la cheville.

-- Très bien, officier. Sortez de là et verrouillez le local.

-- Monsieur, nous avons un total de quarante-neuf mille deux cent dix-sept lancements. Deux cent dix-huit en fait: un autre de ces renégats vient juste de décoller à l'est de la Chine, avec soixante G d'accélération.

Robert Leahy était livide.

-- Je veux ces satellites opérationnels maintenant. Dites à cette bande d'idiots que s'ils ne nous donnent pas immédiatement le contrôle de ces systèmes, je vais personnellement...

-- Monsieur, la Chine vient juste de libérer soixante-dix mille micro-satellites, avec des faisceaux opérationnels en infrarouges, ultraviolets, micro-ondes et dans le domaine du visible.

-- Soixante-dix mille? fulmina Robert. Les Chinois en ont déployé au moins deux fois plus, dont plusieurs milliers capables d'émettre des radiations dans le domaine des rayons X. On a besoin de ces satellites. Faites-leur comprendre les conséquences s'ils continuent de se mettre en travers de mon chemin.

-- Bien monsieur!

-- Monsieur, les États-Unis viennent juste de nous donner le contrôle de trois cent dix-sept mille micro-satellites.

-- Bien, répondit Robert, Les Américains savent donc faire mieux que nous freiner. Où en sont les Européens?

-- Je ne suis pas sûr, monsieur. Monsieur, la plupart des renégats semblent se diriger vers l'hémisphère sud. Bon Dieu, monsieur, ils sont rapides! Ils doivent accélérer avec cinquante ou soixante G, à l'aise.

-- Époustouflant, murmura Cathy.

-- Plus vite ils iront, et moins leurs vaisseaux seront man\oe uvrables, répondit Robert. Établissez un tir de barrage sur leur trajectoire de vol. Je veux une zone de mort juste sous leur nez.

-- L'escadron de tête vole à mach vingt et continue d'accélérer. Mon Dieu! Monsieur, j'ai quadrillé les tirs juste devant leur nez, sur des fréquences multiples. Oui! Monsieur, nous avons eu quarante pour cent de ces choses.

Quarante pour cent. Bien mieux que ce qu'il espérait.

-- Il semble que le reste se disperse.

-- Transmettez aux Russes mes compliments, et demandez-leur poliment si cela leur poserait problème d'intégrer le système de l'alliance russo-européenne aux autres, afin de pouvoir diriger un assaut coordonné.

La voix fit une pause.

-- Oui, monsieur. Il semble qu'ils soient responsables de la plupart des cibles détruites. Notre réseau n'en a intercepté qu'environ dix pour cent, le reste a été capable de man\oeuvrer sur les cotés...

-- Où les Européens les ont grillés, finit Robert Leahy.

-- Oui monsieur. Pris totalement par surprise. Monsieur, il semble que quelques vaisseaux battent en retraite vers la surface.

-- Oh non ils n'iront pas. Cathy!

-- Oui, Robert, dit Cathy, levant la tête de son datapad.

-- Tu seras ma liaison avec le président. Je veux que l'armée des États-Unis se tienne prête. Utilisez des intercepteurs, utilisez n'importe quel moyen nécessaire. Ces vaisseaux ne doivent pas atterrir.

Cathy acquiesça.

-- Je vais avoir besoin de tes protocoles de contact. Ce n'est pas comme si je pouvais appeler le président sur ma propre ligne...

-- Ça va arriver sur ton lien maintenant. Quand tu auras fini avec lui, continue de contacter les principales puissances terrestres. Afrique du Sud, Inde, Pakistan, Iraq et Turquie, et ainsi de suite. Tous ceux qui ont des missiles doivent me dégommer ces oiseaux.

-- D'accord, Cathy commença immédiatement à pianoter sur son datapad.

-- Nous avons encore au moins vingt-neuf mille de ces bestioles à descendre, les gars. Robert Leahy examina l'affichage tactique devant lui. Des milliers de petits points jaunes se déplaçant de façon erratique en dessous d'une grille serrée de points cyan, qui recouvraient la planète toute entière. Il semblait que l'ennemi ait encaissé un coup dur. Leurs formations initiales organisées s'étaient réduites en un chaos, et alors que certains retournaient vers la surface terrestre, d'autres espéraient fuir derrière la courbure de la Terre. Un escadron d'environ trois cents vaisseaux essayait quant à lui d'atteindre des orbites plus hautes, en espérant être hors de portée des satellites.

-- Ils imaginent que les satellites ne peuvent tirer que vers le bas, dit Robert, calmement à lui-même. Ces idiots foncent à soixante-dix mille km/h. Ils ont beaucoup trop d'inertie pour effectuer des man\oeuvres d'évitement. Puis, plus fort, Sergent, je veux un feu de barrage sur plusieurs longueurs d'onde au travers de la région se trouvant immédiatement devant le groupe Echo. Ils ne doivent pas atteindre les orbites hautes.

-- Oui, monsieur, je suis déjà dessus, monsieur.

Robert Leahy acquiesça avec satisfaction lorsqu'ils disparurent de l'affichage tactique.

-- Nettoyez les autres groupes, ordonna Robert.

-- Bonjour, Cathy Sinclair. Le président des États-Unis semblait plus vieux que dans son souvenir. Elle n'aurait cependant pas dû en être surprise, étant donné ce qui lui avait été demandé quelques heures auparavant. Qu'est-ce que notre intrépide leader veut nous demander maintenant?

-- Monsieur le président, quelques vaisseaux ennemis sont en train d'essayer de retourner à la surface. Robert veut que nous déployions des missiles et des avions pour intercepter tous ceux qui s'approchent. Aucun d'eux ne doit atteindre la surface.

Le président acquiesça.

-- Je donne l'ordre maintenant. Alors, Cathy, pensiez-vous que vous donneriez des ordres au président des États-Unis lorsque vous vous êtes levée ce matin?

Cathy secoua la tête.

-- Je n'en ai même pas rêvé. Monsieur, je dois contacter les haut placés de bon nombre d'autres états et leur donner des ordres similaires.

-- Surveillez vos arrières, Madame Sinclair, lui dit gravement le président. Vous êtes une parmi peut-être une douzaine de personnes au monde à avoir vu les ficelles du pouvoir en action. De telles personnes ne vivent généralement pas longtemps, une fois qu'elles ont fini de servir.

-- Merci pour vos conseils, monsieur. Je suis désolée, monsieur, mais je dois vraiment vous laisser. Elle laissa de coté la connexion et reporta son attention sur les lieutenants de Robert.

-- Bon sang, ces choses sont plus man\oeuvrables que je ne le pensais. Ça nous prend une douzaine de satellites pour descendre un seul de leurs vaisseaux, et on rate notre cible beaucoup trop souvent.

-- La Chine vient juste de nous donner le contrôle du reste de leurs satellites. Cela nous fait six cent douze mille unités en plus, monsieur.

Robert Leahy acquiesça.

-- Juste à temps.

-- Même ainsi, monsieur, nous serons chanceux si à ce rythme il reste des satellites avec une charge, une fois que ce sera fini.

Les yeux de Cathy rencontrèrent ceux du président, qui avait de toute évidence entendu l'échange.

Le président acquiesça une fois encore, tristement.

-- Qui aurait cru que nous tomberions aussi bas. Très bien, Madame Sinclair. Allez-y, appelez les autres cavaliers. Les nôtres vous rejoindront bientôt.

Cathy acquiesça en coupant la connexion et contacta le bureau du premier ministre de l'Inde.

-- Comment ça? demanda Robert. Une douzaine de satellites chacun pour détruire vingt-neuf mille renégats, cela ne devrait nous épuiser qu'à soixante pour cent de nos forces.

-- Monsieur, cela nous prend une moyenne de onze satellites pour détruire un seul vaisseau, lorsque nous arrivons à les toucher. Ces maudites choses sont plus difficiles à atteindre que prévu, monsieur. Nous les manquons aussi souvent que nous les touchons.

-- En tenant compte des ratés, combien de satellites faut-il pour descendre chaque vaisseau, sergent?

-- Entre dix-huit et vingt, monsieur.

-- Entre dix-huit et vingt? Pouvez-vous être plus précis?

-- Non monsieur. Il semble que leur tactique ait changé depuis qu'on leur a empêché leur fuite vers l'espace. Les formations sont apparemment conçues pour perturber les systèmes de visée de nos satellites. Nous pouvons toucher un vaisseau, mais trois autres arrivent à s'échapper. Monsieur, nos meilleurs logiciels n'ont pas été conçus pour faire face à une bataille de ce genre.

-- Combien en avons-nous détruit?

-- À peu près soixante pour cent, monsieur. Mais nous avons utilisé pratiquement la moitié de nos satellites, et notre ratio empire.

Robert Leahy avait l'air renfrogné, secouant la tête. Ses yeux balayaient l'affichage tactique, puis se concentraient sur les quelques centaines de points qui se rapprochaient de la surface terrestre.

-- Je veux qu'aucun de ces vaisseaux n'atterrisse, est-ce bien compris?

-- On est dessus, monsieur. Nous avons toutes les principales forces aériennes engagées. Même la Thaïlande est couverte, bien que pour une raison quelconque, aucun d'entre eux ne semble se diriger par là. On aurait pu croire qu'étant donné notre position plus étirée dans cette zone...

-- Il n'y a rien pour eux là bas, déclara Cathy. La Thaïlande est une décharge, bombardée régulièrement et ramenée à l'âge de pierre depuis trois décennies. Sans électricité, ils meurent. Sans un réseau fonctionnel, ils sont des ermites, condamnés à devenir fous à cause de la solitude.

-- Très poétique, Cathy, mais j'ai besoin de données concrètes, pas de suppositions. Sergent, continuez votre rapport.

-- Monsieur, les forces à la surface poursuivent les vaisseaux qui fuient à basse altitude. Tous ont été pris en chasse.

-- Tu as tes données concrètes, annonça soudainement Cathy, Les rapports de tes propres laboratoires détaillent les usages multiples de leur réseau autonome...

-- Cathy, je n'ai pas le temps de discuter de ce problème. Je veux des nombres, Sergent. Pouvons-nous les détruire ou non?

-- Monsieur, nous y travaillons. Juste un moment monsieur.

Le silence était douloureusement long. Robert attendait impatiemment. Puis, une voix presque jubilatoire annonça Oui monsieur! Nous avons exactement besoin de seize virgule sept satellites par ennemi tué. Ce n'est qu'une question d'usure, monsieur, de temps. Il n'en reste tout simplement pas assez pour s'évader, avec toute la puissance de feu que nous avons.

-- Il semble qu'ils l'aient aussi compris, dit Cathy sèchement, en pointant l'affichage tactique. Trois gros tas de points jaunes, qui avaient jusqu'à présent volé de manière exaspérément complexe, avec des man\oeuvres difficiles à anticiper, largement parallèles à la surface de la Terre, essayaient maintenant de passer agressivement au travers, en se dispersant et accélérant vers l'espace, le plus vite possible.

-- Monsieur, nous avons trois groupes -c'est tout ce qu'il reste, monsieur! Ils tentent une percée, en accélérant vers l'espace.

-- Je vois ça, sergent. Avez-vous déjà analysé leur formation? Nous avons besoin de contre-mesures efficaces, et nous en avons besoin maintenant.

-- Pas de problème, monsieur. Ce n'est pas aussi peu de vaisseaux qui pourront perturber les satellites. Ces systèmes ont été conçus pour faire face à des trajectoires balistiques aussi bien que dirigées. Plutôt dirigées, ces dernières années.

-- Je n'ai pas besoin d'une leçon d'histoire, sergent. Il y a toujours plusieurs milliers de ces choses qui survivent.

-- Oui monsieur. Ce que je voulais dire, monsieur, c'est qu'il s'agit exactement du genre de trajectoires pour lesquelles ces trois systèmes ont été conçus.

Robert acquiesça, enchanté en voyant l'affichage.

-- C'était, bien sûr, l'erreur fatale dans leur plan. À un moment ou un autre, ils devaient s'échapper.

-- Ils savent que nous pouvons convertir des régions entières de l'espace en une zone de mort, fit Cathy pensivement. Ils ne nous donneront rien gratuitement. Ils font en sorte que nous ayons à détruire chaque vaisseau un à un.

-- Comment ça se présente, sergent?

-- Ça sera juste, monsieur. Ils sont réduit à moins d'un millier de vaisseaux, mais nous n'avons que quinze mille satellites opérationnels. Bon Dieu! Un des vaisseaux vient juste de détoner, en emportant trois cents satellites avec lui. Monsieur, il y a une autre détonation! Encore une autre!

-- Ils essayent de faire une ouverture dans la grille, sergent.

-- Oui, monsieur, je sais. Il y a un paquet de vaisseaux venant de derrière, essayant de passer par la brèche. Une centaine de micro-satellites remplit l'espace avec une salve de feu mortelle, pulvérisant les vaisseaux qui essayaient de s'échapper.

-- Bon travail, sergent.

Robert et Cathy regardèrent d'autres points jaunes accélérer vers l'espace, puis disparaître lorsqu'ils furent pris dans le feu d'une douzaine de satellites. Robert semblait consterné. Toujours plus de points cyan disparaissaient: des satellites morts qui avaient tiré leur unique salve destructrice.

-- Je me demande pourquoi ils n'ont pas engagé d'armes de destruction de leur cru, réfléchit Cathy à haute voix.

-- Ils n'avaient de toute évidence pas le temps d'en construire. Des missions-suicide, comme celles que nous venons d'observer, sont tout ce qu'ils ont, et cela ne sera pas suffisant.

-- Sans doute, répondit Cathy.

-- Tu n'as pas l'air convaincue.

-- Non, Robert, je ne le suis pas. Ça n'a aucun sens. S'ils peuvent fabriquer des vaisseaux spatiaux aussi sophistiqués, ils peuvent aussi fabriquer des missiles tout simples. Pourquoi ne pas en construire des centaines de milliers, les lancer, et nous forcer à utiliser toute notre puissance de feu pour détruire ces leurres?

-- Qui sait? Ils n'ont sans doute jamais étudié les tactiques militaires. Robert haussa les épaules en regardant les points jaunes disparaître de l'écran.

-- Je n'ai jamais étudié les tactiques militaires, et je n'ai eu aucun mal à y penser. fit remarquer Cathy.

Robert se retourna, irrité.

-- Oui, et alors?

-- Monsieur, c'était le dernier! Il semble que nous ayons anéanti à cent pour cent l'ennemi.

La pièce se remplit d'applaudissements spontanés, ponctués par des cris et des acclamations. Plusieurs personnes s'assirent devant leur console, semblant soulagées, tandis que d'autres étaient debout, se donnant des tapes dans le dos. Robert, quant à lui, échangea quelques poignées de mains sincères avec plusieurs personnes, le sourire jusqu'aux oreilles.

-- Très bon travail! Bon boulot! Excellent! Robert se tourna vers Cathy et la regarda joyeusement, levant ses sourcils comme s'il voulait dire autre chose?  Elle haussa les épaules, restant au milieu de cette scène entièrement silencieuse.

-- Ils sont tous morts, Cathy. dit Robert. Tous, jusqu'au dernier. Satisfaite?

Cathy ne pipa mot, allant vers la fenêtre et jetant un coup d'\oeil sur le soleil couchant. Les dernières traces de bleu s'estompaient dans ce ciel assombri, parsemé au loin de cirrus rouge sang, captant les derniers rayons du soleil et taché par des débris multicolores, qui luisaient faiblement en laissant derrière eux une traînée sombre dans le ciel.

-- Je considère ton silence comme un consentement.

-- Je n'aime pas les choses que je ne comprends pas, répondit Cathy. J'ai observé cette bataille toute entière. Ces gens ont utilisé des tactiques brillantes, du début à la fin. Je parie qu'une analyse mathématique montrera qu'ils ont optimisé chaque point de leur course, en submergeant les satellites pour voir s'ils peuvent tirer aussi bien au-dessus qu'en dessous. Puis ils les ont embrouillés aussi longtemps que possible jusqu'à l'épuisement de cette tactique, pour finalement tenter le tout pour le tout, à la grâce de Dieu, dans cette fuite en avant. Pourtant ils n'ont déployé aucune arme offensive, excepté quelques missions-suicide. Pourquoi des gens aussi brillants, aussi ingénieux, ont-ils ignoré une méthode aussi évidente?

Robert haussa les épaules.

-- Je ne sais pas, et du moment qu'ils sont tous morts, je n'en ai pas grand-chose à faire. Peut-être n'en avaient-ils pas le temps. Il y avait pratiquement soixante mille personnes qui voulaient s'échapper. Je suis surpris que certains aient tout de même choisi le suicide.

Cathy secoua la tête.

-- Non, ça ne colle pas. Les stratégies qu'ils ont employées étaient trop brillantes sur bien des aspects, pour laisser de coté ce point comme ça.

-- Ils avaient la trouille, Cathy. Ils n'avaient pas les tripes pour employer des méthodes violentes.

-- Ils respectaient une éthique, tu veux dire?

Robert haussa les épaules.

-- Cette opération sera passée au peigne fin et chaque zone d'ombre sera étudiée et élucidée, répliqua Robert. On déterminera qui étaient ces gens, et nous poursuivrons tous leurs amis, leurs bien-aimés, et tout ceux qui auraient pu participer à cette conspiration.

Cathy frissonna. Bien sûr que le génocide n'était pas terminé. Maintenant allaient venir les récriminations, les investigations, et les purges nécessaires pour qu'un tel scénario ne se reproduise plus. Elle réalisa avec désarroi qu'elle s'était lourdement trompée en espérant voir le monde redevenir comme avant. Rien ne serait plus normal, rien ne le serait plus avant très longtemps.

Robert sourit.

-- Allez, Cathy. On vient juste de boucler magistralement cette enquête. Nos supérieurs vont vouloir nous faire quelques éloges.

Cathy se força à sourire et prit le bras que Robert lui offrit.

-- Sergent, appela Robert, Appelez Dulles. Je veux un jet prêt à partir, et l'autorisation immédiate de décoller. Sans délai.

-- Oui monsieur! Quelle destination devrai-je annoncer aux pilotes, monsieur?

-- LAX, sergent. Madame Sinclair et moi-même sommes attendus pour une petite fête en Californie.

-- Très bien, monsieur.

Thomas Tempé 2008-11-30