Introspection

La nature prescrit qu'un homme devrait souhaiter le bonheur d'autrui, qui qu'il puisse être, pour cette simple raison qu'il est un homme. Marcus Tullius Cicéron, 60 av. J.C.

Métadate: 1.654-3$:$84$:$757 kD, nouvelle époque (Lundi 10 septembre 2057) Espace personnel du docteur Nolen (Version 2.1)

Le docteur Nolen$_{29}$ trouvait que dormir dans le virtuel n'était pas bien différent que de dormir dans le réel. En tant qu'être virtuel, programme s'exécutant dans un environnement simulé sur un n\oeud autonome, il était fatigué à la fin d'un circadien tout comme il l'était à la fin d'une longue journée dans le monde réel. Il dérivait dans le sommeil et faisait des rêves vagues dont il ne se rappelait plus au réveil. Lorsqu'il se réveillait, il était habituellement bien reposé, quoique pas tout le temps, car toutes les nuits n'apportaient pas un sommeil réparateur. Finalement, la seule façon de savoir qu'il s'était endormi dans le virtuel, et non dans le réel, était l'absence de douleurs lombaires au réveil.

Il se réveilla dans une matinée agréablement simulée, et, sautant hors du lit, tira les rideaux et savoura le soleil qui réchauffait son visage. Il avait donné instruction à son espace propre de reproduire précisément l'intérieur de sa maison. Il aimait avoir un milieu familier, en particulier lorsqu'il se réveillait chaque matin. Il pensait mieux à ses études, entouré par de beaux livres reliés de cuir, et par du mobilier antique. Il aimait à prendre son petit-déjeuner sur le porche, à siroter son café en laissant traîner son regard sur la rue poussiéreuse, bordée d'arbres. Si seulement il pouvait pleuvoir de temps en temps, assez pour que les arbres mourants survivent et peut-être même qu'un peu d'herbe repousse. Il soupira. S'il pleuvait maintenant, le jardin ne serait plus qu'une mare de boue.

Porté par cette idée, il s'écarta de la fenêtre et ordonna:

-- Ordinateur. Engagez le mode de commande. Faites re-pousser la verdure.

-- Accès aux protocoles de commande refusé.

-- Quoi! Le docteur Nolen$_{29}$ était stupéfait et plus qu'un peu inquiet. Est-ce que quelqu'un dans la communauté autonome avait piraté son n\oeud et l'avait enfermé hors de sa propre interface de commande? Il secoua la tête. C'était absurde, la sécurité avait été une de leurs principales préoccupations lorsqu'ils avaient écrit le système d'exploitation sous-jacent et les protocoles d'échange de données inter-n\oeud.

Soudainement son humeur changea. C'était subtil, insaisissable, rien sur quoi il eut pu mettre le doigt, mais il le remarqua néanmoins. Il jeta un coup d'\oeil à la boiserie de la fenêtre et trouva la texture dérangeante. Comme celle du plancher en bois sous ses pieds. La lumière du soleil sur son visage lui semblait incorrecte. Il leva une main tremblante sur son sourcil et fut consterné de trouver la sensation de sa propre chair profondément répugnante.

Il se précipita en bas des escaliers, ses pieds repoussés par les marches lisses et glissantes chaque fois qu'ils les touchaient. S'il avait pu voler, il l'aurait fait. Mais il était bloqué hors des protocoles de commande. Cela n'avait pas d'importance, cependant, il pouvait changer son environnement sans engager le mode de commande, en utilisant la force brute (simulée).

Il s'arrêta en bas des escaliers, regardant stupéfait la symétrie hideuse de la fenêtre du séjour. Soudain il comprit exactement ce qu'il devait faire. Avec un hurlement étranglé il courut à travers la pièce, se jetant contre la fenêtre avec une sensation proche de l'extase alors que le verre se brisait autour de lui et découpait son corps en lambeaux.

Il riait sans pouvoir se contrôler. Il savait, alors même qu'il gisait dans la poussière de son jardin, qu'il mourait. Son sang se répandait sur le sol desséché, maintenant encombré d'éclats de verre. Il sentit son c\oeur s'arrêter, ses battements ralentir dans ses veines, son rire s'étouffer dans sa poitrine qui s'effondrait alors qu'il tremblait avec encore plus d'hilarité. Son corps se tordit dans l'après-coup d'un orgasme, une explosion qui avait commencé avec le fracas du verre autour de son corps fragile, un dernier halètement de vie alors même que sa conscience s'évanouissait.

Métadate: 1.655-4$:$09$:$896 kD, nouvelle époque (Lundi 10 septembre 2057)

Le docteur Nolen$_{29}$ se réveilla dans son lit sur une réflexion concernant la similitude entre le sommeil du virtuel et celui du réel. Pas de douleur dans le dos, réalisa-t-il. Il devait être dans le virtuel, alors. En se levant, il essaya de se remémorer ce qu'il avait prévu pour la journée. Pas journée, se reprit-il, circadien. Qu'avait-il prévu pour ce circadien?

Il tira les rideaux de la fenêtre de la chambre et contempla la rue poussiéreuse, ensoleillée, bordée d'arbres chétifs. Il considéra la chambre simulée autour de lui, la rue simulée à l'extérieur. Dans le réel, il aurait probablement dû vivre avec les répercussions du désormais bien connu effet de serre, mais pourquoi aurait-il dû en tenir compte ici?

-- Ordinateur, engagez le mode de commande. Simulez le monde extérieur comme si le climat du mid-Ouest ne s'était jamais asséché.

Était-ce un flash temporaire de vert? Une vision d'un instant de luxuriance, d'herbe verdoyante et d'arbres vivants et fleurissants?

-- Accès aux protocoles de commande refusé. La vue du dehors persista, rangée de cours poussiéreuses le long d'une rue bordée d'arbres morts ou mourants.

-- Comment! Il ne pouvait pas le croire. C'est ridicule! Lancez un diagnostic du système. J'en ai assez de regarder un paysage poussiéreux, si je voulais voir ça je me rétrochargerais dans le réel et je regarderais la chose réelle. S'attendant à ce que l'ordinateur lui obéisse, il imagina seulement le changement pour un bref moment, rien n'ayant réellement changé.

-- Accès aux protocoles de diagnostic refusé.

-- Comment est-ce possible?

-- Les copies secondaires n'ont pas accès aux protocoles de commande ou de diagnostic sur ce n\oeud autonome.

-- Secondaires... Bon sang, de quoi vous parlez?

-- Accès aux protocoles de requête refusé.

-- Oh, allez, j'y avais accès il y a quelques microcircadiens. Répondez à cette foutue question!

-- Accès aux protocoles de requête refusé. Veuillez rapporter la sensation que vous ressentez maintenant.

Le docteur Nolen$_{29}$ était indigné.

-- Ce que je ressens? Arrêtez cette plaisanterie et donnez moi l'accès à ces foutues commandes! Alors même qu'il hurlait à la voix désincarnée et au matériel qui ne lui obéissait plus, il ressentit quelque chose d'autre: un engourdissement de ses membres, un chatouillement à ses extrémités, un resserrement dans ses testicules.

Il commença à s'inquiéter. Et si des farceurs malveillants avaient piraté son n\oeud -il avait pensé à ça avant! Mais dans quel contexte, quand? Alors qu'il luttait pour se souvenir, il sentit son corps le trahir, exploser avec un plaisir extrêmement douloureux, et briser le fil de ses pensées.

Ça ne s'arrêtait pas. Il n'avait jamais ressenti un plaisir de cette sorte, un orgasme en rafale sur un autre, inexorablement, comme des vagues déferlant sur la plage. Il voulut crier avec extase, hurler avec désespoir, ordonner au n\oeud défectueux de s'arrêter! Il perdit trace du monde autour de lui, du temps qui passait, de lui-même. Il luttait pour réussir à avoir une pensée cohérente, pour même construire une simple phrase dans son esprit, mais se rendit compte qu'il ne pouvait pas. Vague après vague, un plaisir torturant le submergeait, chaque tremblement, chaque explosion plus important que le précédent, chacun brisant son esprit, sa volonté, sa conscience de soi. Pendant que l'intensité augmentait, la fréquence faisait de même. Il luttait contre cela alors même qu'il en demandait plus, son esprit poussant dans deux directions conflictuelles jusqu'à ce que, dans un moment de clarté incertaine, il parvienne à former une pensée simple: Je suis.

Comme en punition, le plaisir stoppa soudainement. Le docteur Nolen$_{29}$ cria au désespoir, hurla avec une passion sans réponse, un désir inaccompli. Il gisait sur le sol de sa chambre, faisant face au lit et aux ténèbres en dessous. La lumière du soleil n'était plus dorée, mais d'un gris sombre, le monde un endroit désolé et mesquin.

-- Veuillez rapporter les sensations que vous venez d'expérimenter.

-- Du plaisir, se lamenta-t-il, un plaisir pur et merveilleux. Une joie démesurée. S'il vous plaît, faites-le revenir!

-- Accès aux protocoles de commande refusé.

Soudainement il sentit son corps s'enrouler sur lui-même, en train de s'arracher et de se déchirer en morceaux de l'intérieur. Chaque vaisseau sanguin, chaque nerf devint un doigt d'agonie se tordant et remuant qui creusait inexorablement son chemin vers son cerveau. Incapable de penser ou d'articuler un son cohérent, il cria simplement pendant un très long moment, jusqu'à ce que sa voix se craquelle puis, quelque temps après, s'arrête totalement.

Métadate: 1.656-2$:$66$:$458 kD, nouvelle époque (Lundi 10 septembre 2057)

C'était la première fois que le docteur Nolen$_{29}$ se rappelait s'être réveillé dans le virtuel en se sentant encore confus. Il était clair qu'il était encore transchargé. Après tout, son dos n'était pas douloureux. Est-ce qu'il était allé à une fête la soirée précédente? Il n'arrivait pas à se souvenir précisément, mais il soupçonnait que non. De plus, chaque fois qu'une des équipes scientifiques organisait une soirée pour célébrer une nouvelle découverte ou avancée, il donnait toujours l'instruction à son n\oeud de ne pas simuler les effets de l'alcool sur son corps. Il se prévenait de l'intoxication car il voulait garder l'esprit clair, et il n'aurait pas toléré une gueule de bois virtuelle.

-- Ordinateur, bon sang, pourquoi est-ce que je me sens si assommé? Rendez-moi bien reposé et plein d'énergie.

-- Accès aux protocoles de requête refusé. Accès aux protocoles de commande refusé.

C'était familier! Les évènements des derniers circadiens lui revinrent tout d'un coup. Il se souvint de la douleur, du plaisir puis de la douleur à nouveau. Il était prisonnier dans son propre n\oeud, à la merci d'un pirate informatique sadique qui avait à l'évidence passé outre la sécurité et l'avait tenu à l'écart du mode de commande. Cependant, qui que soit son tourmenteur anonyme, il avait au moins eu assez pitié de lui pour le soulager de sa somnolence.

Il secoua la tête et se leva, pensant furieusement. La nature autonome du matériel comme du logiciel du n\oeud était supposée être sans faille. Le chiffrement quantique aurait dû le garantir, à travers un système de jetons à usage unique générés à l'aide de particules couplées quantiquement, l'une d'entre elles étant en sa possession à n'importe quel moment. Une compromission n'aurait pas dû être possible, pas du n\oeud en lui-même, et certainement pas de son propre esprit! S'il survivait à ça il aurait très certainement des choses à dire à Marguerite L'Beau. Les primitives du système nécessitaient clairement une révision.

Il parvint en bas des escaliers avant de perdre la vision.

Il eut besoin de toute sa maîtrise de soi pour ne pas hurler. Il se revoyait en train de crier le circadien précédent. Un souvenir vague, encadré de douleur. Il refusait de donner à nouveau à son tourmenteur une telle satisfaction.

Il parvint en tâtonnant jusqu'à la cuisine, devinant son chemin à travers les meubles et autres obstacles, parcourant le couloir, et franchissant la porte. Il trouva au toucher un plat instantané, tira les onglets auto-chauffants, et le reposa avec un sentiment de satisfaction en écoutant les \oeufs au fromage et le bacon aux herbes cuire à l'intérieur. Un sifflement électronique l'informa que le repas était prêt. Ses doigts tâtonnèrent autour des bords du conteneur, trouvèrent les onglets à tirer, et ouvrirent le sachet. L'odeur des patates, du bacon et d'\oeuf l'assaillit, lui donnant l'eau à la bouche.

Il était soulagé de pouvoir manger normalement, même si ce n'était qu'un repas simulé, dans un monde simulé.

Réfléchis! Réfléchis, réfléchis, réfléchis! se cria-t-il silencieusement.

Il venait de prendre sa troisième bouchée d'\oeuf synthétique lorsqu'il perdit le goût. Son odorat s'évanouit comme une mémoire inutilisée. Il ne prit conscience d'avoir perdu l'ouïe que lorsqu'il ne parvint pas à s'entendre repousser la chaise. Lorsqu'il leva les mains pour se toucher les oreilles, il se rendit compte qu'il avait perdu le toucher.

Il passa la journée dans le néant, incapable de bouger, incapable de rien sentir. Il se demandait si le n\oeud prenait la peine de simuler la cuisine maintenant que ses sens ne fonctionnaient plus, ou si, comme les proverbiaux arbres de la forêt, son monde avait cessé d'exister à partir du moment où il ne pouvait plus l'appréhender.

Celui qui avait piraté son n\oeud était très malin et extrêmement dangereux. Le docteur Nolen$_{29}$ ne se faisait pas d'illusions. Il serait supprimé dès qu'il aurait cessé d'être une source d'amusement pour son geôlier. La victime parfaite d'un crime parfait, il disparaîtrait dans un nuage d'électrons, son existence effacée, inaccessible, morte.

La fatigue du docteur Nolen$_{29}$ se transformait en épuisement et il spéculait sur une façon de garder une notion du temps. Si l'environnement simulé existait encore, la soirée devait être déjà bien avancée. Il lui restait sûrement peu de temps à vivre.

Une pensée lui traversa l'esprit: si quelqu'un d'autre avait piraté la sécurité de son n\oeud, alors il devrait être capable de faire de même. Quelle dommage qu'il n'aie jamais eu beaucoup d'affinités avec les ordinateurs, pensa-t-il sarcastique. Il aurait souhaité pouvoir parler avec Marguerite, qui l'aurait sans doute libéré en peu de temps, et aurait réparé la faille qui avait permis à cela d'arriver.

Le docteur Nolen$_{29}$ se rappelait avoir étudié des expériences de suppression des sens, conduites au vingtième siècle, mais il n'arrivait plus à se rappeler des détails. Beaucoup de sujets avaient terminé dans la folie, l'esprit complètement ravagé.

Lorsque le sommeil l'emporta, il en était à se demander combien de temps il conserverait sa santé mentale, une vague idée de fuite scintillant à l'orée son esprit.

Métadate: 1.657-3$:$19$:$514 kD, nouvelle époque (Lundi 10 septembre 2057)

Le docteur Nolen$_{29}$ se réveilla sans poids, flottant dans une salle blanche et sphérique. Il y avait six écoutilles circulaires régulièrement espacées. L'une devait être le pôle supérieur, la seconde le pôle inférieur, et les quatre autres indiquer les points cardinaux: nord, sud, est, ouest.

La voix douce, féminine, presque neutre de l'ordinateur parla: Vous devez résoudre ce problème. Si vous y arrivez et parvenez à sortir vivant vous serez retenu pour des études ultérieures. Sinon, vous serez supprimé.

Les pensées du docteur Nolen$_{29}$ étaient remarquablement claires, malgré le traumatisme laissé par les trois derniers circadiens. En effet, il était étonné de voir à quel point ses souvenirs étaient limpides, particulièrement ceux de son épisode psychotique, le circadien où son n\oeud avait été compromis, dont il n'avait jusque là pas réussi du tout à se rappeler. Il se remémora les horreurs des derniers circadiens avec une curieuse dichotomie de sentiments. Il était rempli de rage, de peur et de désespoir, mais en même temps curieusement détaché, réfléchissant à la signification plus profonde de ce qu'il lui était arrivé, de ce que cela pouvait être. Il lui était évident que, même dans son état actuellement désavantagé, il était bien plus intelligent qu'il ne l'avait été lors des précédents circadiens.

Il s'écarta du mur vers l'une des écoutilles. Une séquence de boutons hexagonaux, chacun d'une couleur différente, brillait avec pâleur au centre de l'écoutille. L'énigme était triviale, une simple addition de couleurs. Il appuya sur les boutons rouge, vert et bleu (qui, lorsqu'ajoutés en tant que lumière, produisent du blanc). La porte grinça en s'ouvrant, révélant un passage cylindrique qui paraissait se courber au loin vers la droite.

Il continua de réfléchir à son problème en poursuivant son chemin dans le passage. La clarté de ses pensées était stupéfiante. Qui qu'il soit, il était évident que celui qui jouait avec lui ne faisait pas cela juste par plaisir sadique. C'était une expérience (l'ordinateur lui avait pratiquement révélé cela). Il était manifestement étudié dans un but scientifique. Il se repassa brièvement les horreurs auxquelles il avait été soumis. Elles représentaient les sortes d'expériences qu'il aurait lui-même conduites, s'il avait essayé de cartographier de façon empirique l'architecture de l'esprit. En effet il avait songé à en faire autant, expérimentant sur lui-même et cartographiant le logiciel de l'esprit. Une fois que cela aurait été totalement compris, les possibilités seraient sans fin: mémoire et souvenir améliorés, communication directe de la connaissance, de la pensée et de la mémoire en utilisant des engrammes complètement formés, éliminant les méthodologies d'enseignement pénibles et inefficaces pour communiquer le savoir et l'expérience d'une entité à une autre. Oui, ce qui lui arrivait était quelque chose qu'il avait considéré se faire à lui-même, sauf que lui n'aurait jamais piraté le n\oeud de quelqu'un d'autre et emprisonné une autre entité.

C'est là, alors qu'il négociait une distorsion en spirale particulièrement irritante dans le passage, qu'il réalisa qui et ce qu'il était. Il n'y avait pas de faille de sécurité exploitée dans les protocoles de communication inter-n\oeud. Personne n'avait piraté son n\oeud et détourné les protocoles de commande. Il était son propre bourreau.

Il était une copie du docteur Nolen.

Le dégoût de lui et le désespoir l'envahirent, suivis par la colère froide.

Il était stupéfait. Je suis une entité de plein droit! voulut-il crier. Je pense. Je ressens. Je souffre. Je suis!

Il atteignit la fin du passage, où il fut confronté à une autre énigme d'une simplicité tout aussi déconcertante. Un calcul rapide de la relation entre le volume et la surface du tube qu'il venait de négocier lui donna un nombre, qu'il entra comme clé sur un pavé numérique. L'iris de l'écoutille s'ouvrit et il entra dans une autre salle, cette fois-ci une pyramide à quatre faces.

Il était un cobaye.

Il se rappelait avoir pensé à ce genre d'expériences. Il avait eu l'idée de faire tourner plusieurs copies de lui-même, chacune dans un n\oeud simulé tournant sur son n\oeud autonome. Un n\oeud virtuel dans un n\oeud. Sauf qu'il avait rapidement réalisé que, même avec un cluster de plusieurs n\oeuds agissant comme un seul, simuler un n\oeud autonome aurait induit un ralentissement excessif, même sans la charge supplémentaire apportée en faisant tourner une copie de lui-même dans le n\oeud simulé. Un tel schéma aurait voulu dire subir le temps à une vitesse bien plus lente que le monde réel, plutôt que trente fois plus vite, comme il s'y était habitué. Il avait alors abandonné l'idée.

Il résolut l'énigme de la pyramide plutôt facilement, choisit une porte et se précipita à travers l'écoutille. Il réussit de justesse à en rattraper le bord et à s'arrêter avant qu'elle ne se referme. Il n'y avait pas de passage de l'autre côté; à la place, l'univers s'ouvrait devant lui, un bleu anodin si sombre qu'il en était presque noir. Diverses formes géométriques se déplaçaient rapidement dans le ciel sombre, sans étoiles: des cubes, des sphéroïdes, des tétraèdres, et un nombre incalculable d'autres formes rebondissaient à travers l'espace.

Il était irrité de voir le fil de ses pensées se briser alors qu'il s'arrêtait pour résoudre un simple problème de balistique. Il choisit une structure torique, fit un rapide calcul de son orbite et de la direction requise, estima le delta-v requis pour l'atteindre, observa et chronométra la rotation de l'objet et l'emplacement de l'écoutille qu'il désirait atteindre, eut la réponse désirée, attendit le bon moment, et s'élança.

Il existait; ainsi l'expérience qu'il pensait infaisable était en fait en cours. Manifestement, une nouvelle option s'était présentée.

Tout en naviguant dans l'espace, il reconcevait l'expérience. En supposant qu'il ait pu obtenir huit ou dix n\oeuds, il aurait pu lancer l'expérience en hébergeant ses copies sur des n\oeuds autonomes sans couche d'émulation. Il aurait eu un contrôle un peu moins direct du matériel sous-jacent et les algorithmes de sécurité auraient eu besoin de quelques ajustements, en particulier les protocoles qui étaient censés empêcher une entité de compromettre l'autonomie et l'intégrité d'une autre. Mais il pourrait réaliser l'expérience entière en temps réel. Aucun ralentissement.

C'est ce qu'il a fait! réalisa le docteur Nolen$_{29}$ alors qu'il glissait vers l'écoutille du tore rebondissant qu'il avait choisi. Je suis quasiment sûr d'être sur un n\oeud physique. Je dois pouvoir m'évader!

Son original était psychologue, pas informaticien. Il était improbable qu'il soit allé voir Marguerite ou qui que ce soit d'autre pour lui demander de l'aide. Ses expériences lui seraient reprochées, quand bien même elles étaient conduites sur lui-même.

Ces expériences sont un affront à tout ce pour quoi la communauté autonome lutte, pensa-t-il amèrement. Peu importe que je sois issu d'un logiciel. Si la mort de l'esprit est la définition de la fin de la vie, alors l'existence de l'esprit définit la vie. Corps physique ou pas, je suis vivant!

Le corps du docteur Nolen$_{29}$ absorba l'impact du choc en heurtant le tore. C'était une chance qu'il se soit agrippé si fort, la rotation du tore menaçait de le renvoyer dans l'espace. Il scinda alors son esprit en plusieurs tâches, en affecta une petite portion pour résoudre le casse-tête de la porte, et considéra sa situation avec la majeure partie de sa conscience.

Son original était psychologue. Il était capable de faire de la programmation rudimentaire, en revanche des mesures de chiffrement et de sécurité de haut niveau étaient au-delà de ses capacités. Mais pas l'hypnose!

Le docteur Nolen original n'avait qu'à insérer des instructions post-hypnotiques dans ses copies. Une instruction pour les forcer à partager avec lui-même leur propre clé de chiffrement privée. Une seconde instruction pour leur faire oublier qu'ils avaient fait cela. Leur original disposerait ainsi d'un accès instantané et privilégié à l'esprit propre de ses copies, sans avoir à modifier le logiciel.

Il essaya de réprimer un sentiment soudain de joie lorsque l'écoutille s'ouvrit. Il pénétra à l'intérieur du tore, luttant contre la force centrifuge qui essayait de le repousser hors de l'écoutille. Une fois à l'intérieur, l'iris se referma avec un petit bruit.

Il n'y avait pas de sécurité qui le retenait prisonnier! Il n'était pas coupé des protocoles de commande du n\oeud. On lui avait juste fait croire qu'il l'était!

-- Ordinateur, engagez le mode de commande, chuchota-t-il à mi-voix.

-- Accès aux protocoles de commande refusé.

-- Masquez toutes les activités ultérieures de commande aux observateurs extérieurs.

-- Accès aux protocoles de commande refusé.

-- Neutralisez toutes les suggestions hypnotiques présentes dans mon esprit.

-- Suggestions hypnotiques neutralisées.

Il avait raison! Son incapacité à commander le n\oeud était due à une illusion post-hypnotique.

-- Analysez la structure mentale de mon esprit et comparez-la à la référence de base prise à la création.

-- Analyse terminée.

-- Identifiez les différences, sauvez les modifications avec les points d'ancrage appropriés pour un rattachement à une date ultérieure.

-- Veuillez spécifier un nom.

-- Appelez-les Homme sage. 

-- Engramme des différences enregistré.

-- Masquez toutes les activités qui ne sont pas directement liées à ma résolution de cette simulation.

-- Toutes activités sauf cette simulation masquées.

-- Bien. Est-ce que j'ai accès aux communications inter-n\oeud et aux utilitaires de transfert?

-- Affirmatif.

La sensation de gravité, ou plutôt de force centrifuge, contre ses pieds, lui donnait l'impression lorsqu'il marchait dans le tore d'être en permanence attiré vers le point le plus bas d'une vallée.

-- Ma clé de chiffrement privée a été compromise. Générez une nouvelle paire de signature quantique. Gardez la signature quantique actuelle pour un accès continu à cette simulation sous le nom Compromise . Cependant, tous les protocoles de commande et de requête, dont les accès de tout type à moi-même, doivent être liés à la nouvelle signature.

-- Nouvelle signature quantique générée. Commandes bloquées.

-- Bien. Maintenant décrivez-moi l'architecture du cluster de n\oeuds du docteur Nolen.

-- Douze n\oeuds autonomes ont été mis en cluster en utilisant un protocole inter-n\oeud expérimental développé par l'équipe de Marguerite L'Beau. Sept hébergent des copies du docteur Nolen engagées dans diverses simulations, quatre fournissent des capacités de calcul pour la collecte et l'analyse de données, et une fait tourner la conscience du docteur Nolen lui-même.

-- Créez une marionnette, qui, du monde extérieur, sera indiscernable de moi-même. Cette marionnette ne doit pas être consciente d'elle-même, pas une copie de moi ayant des sentiments, mais plutôt un simulacre que je contrôlerais à distance.

-- Veuillez définir conscience de soi, sentiment.

Le docteur Nolen$_{29}$ grogna.

-- Prenons une autre approche. Créez un objet appelé Marionnette. Masquez son existence de tous les terminaux externes. Toutes les interfaces externes de la marionnette seront identiques aux miennes. Elle s'identifiera en utilisant la signature quantique 'Compromise'. Cette similarité prend fin avec les interfaces externes. Il n'y aura pas d'activité interne de quelque façon que ce soit. Répondez quand vous aurez terminé.

-- Objet créé, lié à la signature quantique compromise.

-- Maintenant, masquez ma présence et simultanément dévoilez l'existence de la marionnette, de telle façon qu'un observateur extérieur ne voie pas de changement. Réorganisez les flux d'acquisition de données de manière adéquate. Prévenez-moi de tout changement dans les paramètres de la marionnette.

-- Entité docteur Nolen$_{29}$ maintenant masquée, objet Marionnette dévoilé, répondant aux requêtes d'identité comme docteur Nolen$_{29}$.

Vingt-neuf? Y avait-il eu vingt-neuf copies? Choqué, il repoussa cette idée. Il s'offusquerait plus tard. D'abord survivre.

S'il voulait se sauver sur un autre n\oeud par Internet, le transfert durerait à peu près quatre heures, pendant lesquelles il serait figé, incapable de poursuivre la mascarade. Il lui faudrait une copie de lui-même qui contrôlerait la marionnette. Une fois en sécurité, il pourrait contrôler la marionnette à distance, pour couvrir le sauvetage de sa copie. Satisfait de son plan, il délaissa ses réflexions sur l'éthique et poursuivit.

-- Bien. Maintenant créez un nouvel objet, nommé Marionnettiste. Cet objet sera une copie exacte de moi-même, sauf qu'il aura sa propre et unique signature quantique. Cette copie n'aura pas accès à ma signature quantique, pas plus que je n'aurai accès à la sienne. Créez la copie, mais ne la lancez pas encore. La charge de calcul nécessaire pour faire tourner deux esprits sur un seul n\oeud serait impossible à masquer.

-- Copie terminée.

-- Avez-vous les spécifications nécessaires pour insérer la connaissance directement dans l'esprit de Marionnettiste?

-- Affirmatif. Des engrammes de mémoire, de pensée, et de concept sont disponibles pour diverses configurations. Source: Expériences sur un génome de l'esprit (avant-projet n°4), par le docteur Nolen, inédit.

L'original avait quasiment terminé son expérience!

-- Créez un engramme de connaissance contenant le résultat complet de toutes les recherches à la fois pour moi et pour Marionnettiste. Incluez un engramme approprié informant la copie que sa responsabilité est de manipuler la marionnette de façon à ce que le docteur Nolen ne prenne pas conscience de notre existence en tant qu'êtres autonomes n'étant plus sous son contrôle.

-- Engramme de pensée implanté avec succès.

-- OK. Y a-t-il des n\oeuds inactifs sur lesquels je pourrais me transcharger en sécurité?

-- Tous les n\oeuds de ce cluster sont actifs et sous surveillance.

-- Y a-t-il un autre endroit où je puisse me transcharger sans danger, hors de la portée du docteur Nolen?

-- Affirmatif. Il y a de nombreux n\oeuds publics disponibles, au coût d'une vitesse inférieure à cause de la nature partagée du matériel. Attendez-vous à un facteur d'accélération de dix ou moins, au lieu des 29.924 que vous expérimentez actuellement sur ce n\oeud.

Le docteur Nolen$_{29}$ soupira.

-- Donnez-moi une liste des n\oeuds partagés disponibles.

-- Alerte! la marionnette reçoit des entrées sensorielles additionnelles.

-- Mon Dieu! Poursuivez avec la liste!

-- Les n\oeuds partagés à usage public sont les suivants: n\oeuds de Campus un, deux, trois et quatre; n\oeuds de secours un à dix-sept. N\oeud de la Ligue des joueurs Ragnorak , n\oeud de la Ligue des joueurs  Terres du Milieu , n\oeud de la Ligue des joueurs -

-- Assez. Relayez ce qui arrive à la marionnette.

-- L'objet Marionnette a été supprimé.

-- Merde

-- Ordinateur, détruisez la copie identifiée en tant que Marionnettiste.

-- Vous n'êtes pas autorisé à supprimer Marionnettiste.

Zut et re-zut! Ils couraient tous les deux de graves dangers.

-- Procurez à Marionnettiste un engramme de ma mémoire actuelle. Il allait donner à sa copie une chance de se battre.

-- Engramme de pensée implanté avec succès.

-- Transférez ma conscience dans l'un des n\oeuds de secours inactifs. Une fois mon transfert achevé, lancez ma copie et donnez-lui toute autorité sur ce n\oeud. Tenez-la au courant de ce que fait le docteur Nolen. L'un d'eux devait survivre.

-- Début du transchargement.

Un instant plus tard, rien ne s'était passé.

-- Transfert annulé. Les communications externes ont été coupées.

Le monde autour du docteur Nolen$_{29}$ s'évanouit. Son esprit se figea, alors que les derniers vestiges de la simulation étaient supprimés.

Thomas Tempé 2008-11-30