Épilogue

Une croyance qui ne subsiste pas face à la vérité ne mérite pas de longs regrets. Arthur C. Clarke

Dimanche, 21 octobre 2057 - 22h15, heure du pacifique. Métadate: 2.894-5$:$85$:$764 kD nouvelle époque

Cathy et Robert se tenaient sur une terrasse, admirant les collines de Hollywood. En dessous d'eux, les lumières de Los Angeles s'étendaient jusqu'à une mer sombre. Une musique douce se faisait entendre derrière eux, un morceau classique de quatuor à cordes en Mi mineur. Aucun d'eux ne dit mot lorsqu'un quartier entier de la ville s'assombrit et qu'un autre s'illumina. Ce genre de rotations étaient encore à prévoir, tant que persisterait la canicule. Au-dessus d'eux, comme un reproche silencieux, le ciel brillait des débris du combat qu'ils venaient de mener quelques heures auparavant.

-- Ah, les héros du jour! Vous essayez d'échapper aux adulations de la foule dans le calme de la nuit?

-- Madame Maria Tatianoga, s'exclama Robert en souriant, puis il se tourna et déposa un baiser sur sa main. J'espère que vous passez une agréable soirée.

Le maquillage de cette femme d'âge mûr était aussi impeccable que sa robe de soirée. Elle suivit le regard de Cathy, qui observait le ciel.

-- Une honte, ce que ces vandales ont fait à notre ciel. Maria plissa ses lèvres avec dégoût, comme si elle venait de sentir une odeur répugnante.

-- En effet, acquiesça Robert. La plupart des orbites basses seront impraticables pendant les décennies à venir. Tous ces débris, vous comprenez.

-- Les astronomes sont particulièrement remontés, ajouta Cathy. Les télescopes en orbite ont été détruits par les impacts, et les observations depuis la Terre sont tout simplement impossibles.

-- C'est un vrai gâchis, acquiesça une voix basse et puissante.

-- Bonsoir, Paul, dit Maria.

-- Une soirée charmante, Maria, répondit Paul Eisner. J'ai vu le service de Champagne passer dans le coin. Vous en reprendrez bien une coupe?

-- Avec plaisir, dit Robert Leahy. Cathy?

Elle secoua la tête.

-- Mes félicitations, jeune homme, pour avoir conduit cette guerre aussi brillamment, continua Paul, tandis qu'ils retournaient à l'intérieur.

-- Oui, une petite guerre splendide, n'est-ce pas, acquiesça Maria. Pas une qui devienne un bourbier ou qui soit trop coûteuse, c'était juste une opération rondement menée. Vous avez fait un travail splendide, ma chère.

-- Merci beaucoup, répondit Cathy. Mais on a détruit beaucoup de matériel de valeur et pas mal de vies. J'espère que la fin valait un tel tribut.

-- Oh que oui! la rassura Maria. Vous avez préservé les lois et vous avez défendu avec succès les fondations de notre économie. Qui plus est, vous avez détruit la plus grande menace qu'ait connu la civilisation depuis la guerre de Corée.

-- Je pense que les scientifiques de la rébellion Genecraft étaient une menace tout aussi grande.

-- La rébellion Genecraft, gloussa Maria. C'était juste un groupe de pression à Washington, une bande d'amateurs, tout juste sortis de l'université. Je pense ne pas prendre trop de risques en disant qu'ils étaient inoffensifs comparés aux gens dont vous et Robert êtes venus à bout. Ils avaient quelques techniques de bio-ingénierie qui, si elles s'étaient répandues, auraient donné des sueurs froides à l'office des brevets pour un moment, et auraient quelque peu engorgé les cours de justice. Mais comparé à ça, s'exclama-t-elle en faisant un geste vers le ciel maculé. Ils n'étaient que de vulgaires vauriens. Au fait, vous les avez tous eu, n'est-ce pas?

Cathy acquiesça.

-- La certitude absolue dans une opération aussi importante que celle là est impossible, bien sûr, mais nous sommes relativement confiants. Pratiquement toutes nos cibles ont été confirmées comme détruites, et nous avons assez confiance en ce qui concerne celles qui ne l'ont pas été. L'analyse préliminaire des débris indique que leur masse concorde avec tous les vaisseaux et les satellites qui ont été détruits.

-- Et ceux restés sur Terre?

Cathy haussa les épaules.

-- On est toujours en train de faire le ménage. Les ressources qu'ils avaient à leur disposition étaient sidérantes! S'ils avaient pu construire tous les vaisseaux qu'ils avaient prévu, on n'aurait pas pu les empêcher de s'échapper. Heureusement pour nous, ils ont dû partir précipitamment. Il pourrait y avoir encore un ou deux n\oeuds autonomes ici ou là, mais maintenant qu'on peut tracer leur réseau privé, on pourra les trouver assez facilement.

Maria acquiesça.

-- Bon travail, Cathy. Très bon travail.

Le sourire forcé de Cathy disparut aussitôt que Maria alla rejoindre la petite fête à l'intérieur. Elle regarda le ciel empli de déchets une fois encore. Soixante-dix mille personnes, tous de simples particuliers. Soixante-dix mille parmi douze milliards, capables de transcharger leurs esprits dans des ordinateurs plus puissants que tout ce que le monde avait connu. Soixante-dix mille personnes qui étaient devenues pour un temps plus que des humains, qui avaient été capables de lancer leur propre programme spatial, ce que même les grandes puissances ne pouvaient plus faire! Cathy jeta un coup d'\oeil à l'intérieur vers Paul Eisner, Robert Leahy et Maria Tatianoga, qui s'échangeaient leurs félicitations, parmi les rires étouffés et les verres de champagne qui s'entrechoquaient. Puis elle tourna son regard vers l'horizon. Un autre quartier de Los Angeles venait de sombrer dans l'obscurité.

Elle essayait en vain d'effacer le sentiment désagréable d'avoir pris part à ce qui pourrait être le plus grand crime jamais commis contre l'humanité, dans toute sa longue et sanglante histoire. Une étape dans l'évolution de l'humanité anéantie par une poignée d'oligarches. Était-ce donc cela, la fin de l'histoire? L'évolution devait-elle restée bloquée par les lois sur les brevets et le copyright, celles-là mêmes qu'ils avaient protégées avec tant de zèle? Honteuse, Cathy tourna le dos à la ville assombrie, et à ce ciel empli de débris étincelants.

Thomas Tempé 2008-11-30